Une dimension supplémentaire

Un visage du XIXe siècle: Jane Morris (Burden)

 

Jane Burden – By John Robert Parsons (c. 1825–1909) [Public domain], via Wikimedia Commons

 

Jane Burden – By John Robert Parsons (c. 1825–1909) [Public domain], via Wikimedia Commons

 

Un mouvement s’était produit en Angleterre, une vraie renaissance qui devait rajeunir l’art tout entier de ce pays et dont le contre-coup commence à peine à se faire sentir en France : je veux parler de cette prodigieuse Ecole préraphaélite qui rénova non seulement la poésie et la peinture anglaises, mais encore l’art industriel, l’art de la décoration et de l’ameublement, l’art du costume féminin. […]
Parlant de Dante-Gabriel Rossetti qui fut, on le sait, le fondateur de la Confrérie préraphaélite, M. Edouard Rod a excellemment noté l’essentiel de cet idéal: « Il comprit, écrit-il dans son étude sur les Préraphaélites anglais, que l’époque plastique de la peinture était passée ; que le corps humain, sa vigueur et sa beauté, ne jouissant plus de la même estime qu’autrefois, la simple représentation du corps ne pouvait être l’unique objet de l’art; qu’en une époque tout intellectuelle, la peinture elle-même devait obéir au courant général et poursuivre un autre idéal que celui de la forme pure et que cet idéal ne pouvait être que l’expression. » C’est, en effet, par l’expression, par la rareté, la profondeur, la sincérité, la chaleur émue de l’expression, si l’on peut dire, et surtout l’intellectualité selon laquelle ils sont conçus, que valent les peintures et les poèmes des préraphaélites.

Extrait du Figaro du mardi 3 octobre 1893 – Source gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France

 

Dante Gabriel Rossetti – Etude pour le tableau Astarte Syriaca
Illustration extraite de l’ouvrage  La Peinture anglaise, de ses origines à nos jours par Armand Dayot [1908]
Source gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France

 

 

 

Proserpine by Dante Gabriel Rossetti [Public domain], via Wikimedia Commons

 

Dante Gabriel Rossetti – The Day Dream – Google Art Project.jpg, via Wikimedia Commons

Un Café de Paris: l’Andler-Keller


Les environnements immersifs du XIXe siècle

Un Café de Paris: l’Andler-Keller


 

 

 

Un soir,—il y a une douzaine d’années de cela,— je me trouvais accoudé devant un pot de bière, dans l’Andler-Keller. Je songeais et je fumais, en regardant songer et fumer les autres. La somnolence me gagnait déjà, parce que j’étais seul, parce que j’avais envie de dormir, et aussi parce que mes voisins avaient des conversations charmantes—que je ne comprenais pas du tout.
Il pouvait être dix heures. La double rangée de tables en chêne, à bancs de même étoffe, était garnie de buveurs de houblon forcenés—étudiants et graveurs sur bois mêlés. La cuisine, au fond, était muette. Madame Andler dormait dans son comptoir, et, aux oscillations répétées de sa tête débonnaire, on pouvait supposer, sans calomnie, qu’elle aspirait à la tombe—c’est-à-dire au lit conjugal […]. Mademoiselle Louise,—prononcez Laisse, pour prononcer comme madame Andler,— l’imitait dans un coin, avec des oscillations plus discrètes mais tout aussi significatives. Quant à M. Andler, il faisait sa traditionnelle partie de piquet à une table, ma voisine, et donnait, de temps à autre, de violents assauts à un moss,—son voisin.
Les conversations étaient d’ailleurs engagées sur tous les points de la salle, et il n’y avait guère de table qui n’eût son speaker. C’était animé,—mais bruyant en diable. Les billes de l’unique billard, situé à côté de la cuisine, s’en mêlaient aussi, et s’entrechoquaient avec une furie remarquable. Je ne m’entendais pas rêver.

A cette époque-là florissait déjà le Réalisme,—ce fruit incestueux d’une carpe et d’un lapin. Et dans ce temple du Réalisme, dont M. Courbet était alors le souverain-pontife et M. Champfleury le cardinal officiant, il n’y avait alors, comme public de buveurs, —étudiants et graveurs sur bois compris,—que des réalistes et des non-réalistes. […] Depuis que je suis au monde et qu’elles sont attachées de chaque côté de ma tête, mes oreilles ont été choquées de bien des jargons différents. Le jargon des enthousiastes,—des sceptiques ,—des novateurs,—des «apôtres de l’idée», —des « missionnaires de l’art», —des « amis du progrès»,—des « amis de la liberté»,—des théologiens,—des métaphysiciens,—des rapins,—des gens de lettres,—et le jargon, plus barbare encore, des avocats, les a souvent tourmentées. Mais, de tous les jargons, aucun ne m’a paru aussi formidablement ennuyeux que celui des réalistes. Probablement parce que les réalistes ne savent pas ou ne veulent pas parler français. Et cependant M. Courbet est un maître peintre et M. Champfleury un écrivain de talent ! […] Le Réalisme est, en effet, la négation de l’élégance, de la poésie, et—de la vérité. Je m’expliquerai une autre fois.

Ce soir-là, donc, au moment où dix heures allaient sonner au cartel de la brasserie, un homme entra—superbe ! ( 1) […]. A son entrée, il y eut un brouhaha significatif qui l’aurait recommandé à mon attention, si déjà son aspect ne m’eût fortement intéressé. Les manieurs de carton laissèrent là leurs « cent d’as » et leur « quinte-et-quatorze» pour saluer du regard, du geste et de la voix le pontife du Réalisme ; les joueurs de billard, eux-mêmes, distraits de leur partie comme les autres, s’interrompirent respectueusement et élevèrent leurs queues comme autant de points d’exclamation. Il s’avança, portant haut la tête-comme Saint- Just—et on l’entoura ! Il s’assit,— et l’on fit cercle autour de lui ! Il parla,—et on l’écouta ! Quand il s’en alla, on l’écoutait encore. […]

Je revins, bien entendu, à la brasserie Andler le lendemain de ce soir-là—et plusieurs autres lendemains après ce lendemain. Mes habitudes errabondantes m’avaient bien servi : j’avais découvert quelque chose d’intéressant. A cette époque se réunissait là, à peu près régulièrement, un groupe d’artistes d’une réputation plus ou moins sérieuse et d’un talent plus ou moins contesté: Adrien Guignet, l’artiste regretté, l’auteur de ces deux belles choses qui s’appellent la Défaite d’Attila et les Jardins d’Armide ; Français, le paysagiste des bords de la Seine ; Staal, l’illustrateur le plus délicat de toutes ces publications à quatre sous et à un sou dont la Fiance est inondée depuis quinze ou vingt ans; Anastasi, le peintre des bords de la Meuse; Baron, le Gavarni de la peinture; François Bonvin, le successeur de Chardin; Traviès, le Cruishank parisien, père de Monsieur Mayeux, cette brutale et cynique satire au crayon, qui lui a survécu et lui survivra longtemps encore; Bodmer, le peintre des intérieurs de forêt, un Suisse transplanté en France ; Mouilleron, le roi de la lithographie; Célestin Nanteuil, son vice-roi; Smithon, le graveur anglais; Regnier, le graveur français ; Promayet, un musicien ; Champfleury, l’auteur si discuté—et si discutable— de Mademoiselle Mariette, des Bourgeois de Molinchart, de M. de Boisdhyver, et de dix autres volumes agaçants à lire, mais intéressants à étudier; Charles Baudelaire, l’auteur des Fleurs du mal, qui alors étaient encore inédites; Silbermann, préparateur de chimie et membre de la Société de météorologie; Dupré, professeur d’anatomie ; Furne, éditeur ; puis une notable quantité d’autres notabilités de grande et de moyenne vertu,—le tout mêlé, ainsi que je l’ai dit plus haut, à des étudiants en médecine, à des employés, à des graveurs sur bois.

On se réunissait principalement dans une salle du fond, prise sur la cour de la maison, derrière le billard et à côté de la cuisine. On y mangeait d’abord,—et plantureusement,—et, ensuite, on s’y livrait à des « beuveries mirifiques » entrecoupées de conversations à gilet déboutonné et de chansons à gorge déployée.
Bodmer racontait des histoires de voyage. Baudelaire essayait l’effet de son Edgar Poë sur la tête de ses compagnons, qui lui servait ainsi de dynamomètre : il amenait quelquefois le mille de la terreur.
Français, doué d’un remarquable talent de mimique, parodiait la voix, le geste et les allures de certains personnages connus,—ses amis et ses ennemis; il avait, en outre, une Histoire du Grand Serpent pleine d’humour. Silbermann, en sa qualité de membre de la Société de météorologie, causait de la pluie et du beau temps, en savant et en homme d’esprit,— à ce point que, lorsqu’il pleuvait, la mère Andler s’en prenait sérieusement à lui. Baron se mêlait volontiers au groupe des causeurs, mais par pure amitié, car, au bout de quelques instants, il s’endormait— pour ne se réveiller que lorsqu’on trinquait. Traviès philosophait et métaphysiquait comme un Allemand —doublé de Parisien—avec une sorte de gouaillerie sérieuse; parfois, lorsqu’il lui échappait un paradoxe trop insensé, il répondait par un « C’est Hartmann qui l’a dit » qui m’a toujours comblé de stupéfaction, —car cet Hartmann n’a jamais existé que dans le cerveau de Traviès : aujourd’hui, que Traviès est mort, l’illustre Hartmann est enterré. Pendant ce temps—ce pendant, comme on écrivait jadis—Smithon, Français, Courbet, Guignet, Anastasi, faisaient la poule. Quelquefois, Baron, las de ne pas écouter les paradoxes de la grande table, venait se mêler à cette poule aux billes d’or ; il choisissait une queue, lui mettait du blanc, s’asseyait pour attendre son tour, et, son tour arrivé, — il dormait.

Mais on ne jouait pas toujours, mais on ne causait pas toujours : on chantait surtout. Staal connaissait un tas d’airs suisses, des tyroliennes, le Ranz des Vaches, et il chantait tout cela—en allemand : madame Andler était très-heureuse. […]. Quand c’était le tour de Courbet—ou à Courbet, pour parler réalistement—il se renversait en arrière et, de sa voix bisontine, mais agréable, il chantait des chansons en vers blancs composées par lui ; […]
Les bourgeois de Pontoise les faisaient bisser—ce qui n’a rien d’étonnant de la part de bourgeois—et les compagnons de l’Andler-Keller imitaient les bourgeois de Pontoise— ce qui ne m’étonne pas non plus de leur part.

Je viens de parler longuement de Courbet, à propos de la petite brasserie de la rue Hautefeuille, bien qu’il ne fût pas le seul hôte de ce cellier à bière. Il n’en était pas le seul, il est vrai, il n’en était même pas le plus illustre, à celte époque-là du moins,— mais c’était lui qui occupait le plus de place en cet endroit, à cause de son exubérante et envahissante personnalité.
Plus tard, d’autres y vinrent comme lui,—qui du reste cessa d’y venir aussi assidûment. […]

La brasserie Andler, après une période de bruit et d’agitation, de grands éclats de voix et de grands éclats de rire, est arrivée au quasi-silence et à la quasi-solitude. Ses illustres habitués se sont dispersés, volontairement et involontairement. Louise elle même,— Luisse!—a quitté sa bienveillante patronne, pour s’établir patronne à son tour, dans une rue voisine.
Heureusement que le maître de l’Andler-Keller a de quoi se consoler de toutes ces désertions, et que le jour où personne ne viendra plus chez lui, il pourra se retirer chez lui—c’est-à-dire dans l’une des deux ou trois fermes qu’il possède en Suisse, la patrie de la liberté et de sa femme.

 


Note :
(1) « C’était,—dit l’auteur de l’Histoire des peintres vivants,— un très-beau et très-grand jeune homme, âgé de trente-six ans et demi. Sa remarquable figure semblait choisie et moulée sur un bas-relief assyrien. Ses yeux noirs, brillants, mollement fendus et bordés de cils longs et soyeux, avaient le rayonnement tranquille et doux, des regards de l’antilope. La moustache, à peine indiquée sous le nez aquilin, insensiblement arqué, rejoignait avec légèreté la barbe déployée en éventail, et laissait voir des lèvres épaisses, sensuelles, d’un dessin vague, froissé, et des dents maladives. La peau était d’un brun olivâtre, changeant et nerveux; le crâne, de forme conique, cléricale, et les pommettes saillantes, marquaient l’obstination. »
Il est inutile d’ajouter que ce portrait est celui de Courbet.(retour au texte)

 


Illustration et texte extraits de l’ouvrage  Histoire anecdotique des cafés et cabarets de Paris par Alfred Delvau [1862] – Source gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France

 

Les quais des bouquinistes


Les environnements immersifs du XIXe siècle

Les quais des bouquinistes


 

Salut, vieux livres, quels que vous soyez, vous qui tapissez les parapets de la Seine, depuis la Grève jusqu’aux Tuileries, vous qui rivalisez avec les parfums du marché aux Fleurs, vous qui changez de couleurs et de formes sous l’influence humide des brouillards de la rivière et sous les ardeurs du soleil de midi; vous qui passez sans cesse de mains en mains avant de trouver un père adoptif; vous qui reviendrez tôt ou tard à votre station en plein air, jusqu’à ce que vos ruines tombent pièce à pièce dans la hotte du chiffonnier; salut, vieux livres, mes amis, mes consolateurs, mes plaisirs et mes espérances!

Extrait de Ma république par P. L. Jacob [s.d.] – Source gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France

 


 

Illustration extraite de l’ouvrage Paris pittoresque par Lucien Gautier [1883] – Source gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France

 


 

… il est deux Paris très distincts dans Paris. La Seine fait de la grande ville deux villes différentes. La rive gauche a sa vie propre, sa population particulière, ses gloires spéciales. Tel boulevardier célèbre de la rive droite y est parfaitement inconnu. Tel ignoré de la rue Montmartre est illustre au boulevard Saint-Michel. Ce n’est pas la province, non, c’est un autre Paris. Et ces deux Paris sont si divers que, pour indiquer qu’une cousine ou petite-cousine de Musette et un homme de talent, peintre ou poète, sont arrivés, lui à la gloire, elle à la fortune, on dit couramment:
« Ils ont passé les ponts ! »
Tout le monde ne passe pas les ponts, fût-ce le pont aux ânes. Et précisément, dans un petit monde très intéressant et très limité un monde qui n’a rien à voir avec celui du prince de Sagan, une agitation se produit qui pourrait presque devenir une révolution si la population qui s’enfièvre était plus nombreuse, une population qui ne veut point passer les ponts.
Il s’agit des bouquinistes. Les bouquinistes sont en émoi. On va démolir la Cour des comptes, raser les ruines où tant de plantes ont poussé: nid de verdure entrevu par les plaies béantes. Et, en même temps que les murailles, où s’abritaient, le soir, tous les passereaux, pinsons et oisillons de la capitale, on jettera à terre les étalages des bouquinistes qui s’étalaient, là bas, sur les quais.
Moineaux et marchands de livres seront chassés à la fois. Lorsque tombait le crépuscule, c’était un spectacle charmant et curieux que l’arrivée des milliers d’oiseaux, le ralliement innombrable des moineaux francs sur ces ruines soudain transformées en une volière immense. Toutes les corniches de la Cour des comptes devenaient noires de tout cet envahissement de la gent ailée. On apercevait, le long du palais éventré, comme de longues frises sombres: c’était le liséré formé sur la pierre par ces milliers et ces milliers d’oiseaux blottis les uns contre les autres, frileusement, pour dormir. Et quel pépiement formidable, quel caquetage étourdissant, que de petits cris formant, dans le choeur de leurs mille notes grêles, une sorte de concert fantastique ! Au-dessus du palais ajouré par les flammes, déchiqueté comme un autre Heidelberg, on eût put mettre cette inscription Ici, les moineaux de Paris logent à la nuit.
Leur dortoir va disparaître. Ils chercheront ailleurs leur asile nocturne. Et les bouquinistes, leurs voisins, se demandent à leur tour où ils porteront désormais leurs boites à étalages, puisque la gare du chemin de fer d’Orléans va envahir ces coins paisibles. M. Viviani s’est fait à la Chambre le défenseur des marchands de vieux volumes. Il s’est écrié « Que deviendront les bouquinistes? ». Et son cri d’alarme a été entendu de la rive gauche.
Car la rive gauche seule a ses bouquinistes. On rencontre bien, çà et là, sur la rive droite, près de la place du Châtelet, du Pont-Neuf ou du Louvre, quelques étalagistes de vieux livres, mais, clairsemés et comme exilés sur la rive droite, ceux-là n’ont pas l’air de bouquinistes avérés. Le bouquiniste classique habite la rive gauche, comme le membre de l’Institut d’autrefois. Il ne reconnaît de véritables quais, de quais authentiques et valables que ceux de la, de sa rive gauche.
Le bouquiniste pur ne fait pas comme les grisettes: il ne passe jamais les ponts.
Il espérait, du moins, qu’on lui laisserait cette partie de Paris où il étalait ses livres désassortis ou ses vieilles éditions reliées en veau fané ou en parchemin raccorni. Il semblait faire partie intégrante des quais parisiens: d’autres les habitent, le bouquiniste les ornait. Oui, il les ornait avec cette autre frise aux arêtes disparates et aux couleurs variées qui s’élevait le long des parapets comme une dentelure pittoresque. Je ne connais pas d’autre ville que Paris pour avoir encadré aussi joliment le commerce des bouquins. Londres a des rues entières habitées, envahies par les vieux livres; mais les bouquins y prennent, dans leurs entassements qui sentent le débarras, l’apparence de détritus. Les quais, au contraire, nos quais, avec leurs arbres, leur perspective, leur plein air, donnent aux vieux livres, aux livres dédaignés ou déchus, un admirable décor, et c’est un cimetière exquis, pour les auteurs défunts (il en est de vivants qui, comme Charles-Quint, assistent aussi à leurs propres funérailles); c’est un lieu de repos parfait que ces quais où les livres jadis illustres reposent dans la boîte à bouquins – cercueil des gloires littéraires – comme les héros ou les poètes dans la grande avenue du Père-Lachaise.
Or, on va les exproprier, tous ces vieux livres ! Allez plus loin, les bouquinistes ! Portez vos boites sur la rive droite. La rive gauche appartiendra bientôt aux machines à vapeur et aux fiacres électriques.
C’est alors que la dualité – je ne dis pas le duel – entre les deux apparait brusquement. Les bouquinistes déclarent que la rive droite c’est la mort même de leur industrie. Pourquoi, par quel mystère les bouquineurs – ces abeilles de la promenade parisienne qui bouquinent comme on butinerait – feuillettent, tirent un livre de la boite, l’ouvrent, le réintègrent entre les volumes pourquoi ces lecteurs de hasard, qui donnent au livre oublié l’illusion de se sentir caressé encore par des doigts familiers, pourquoi ces acheteurs d’aventure s’arrêtent-ils sur les quais de la rive gauche et passent-ils, rapides et indifférents, devant les parapets de la rive droite? Mystère!
Pourquoi les passants, les acheteurs vont-ils tous de tel côté d’une rue et négligent-ils l’autre, si bien que de ce côté c’est la richesse et de cet autre la faillite ? Il y a là un problème psychologique dont on pourrait d’ailleurs chercher l’x… dégager l’inconnu.
– Si l’on nous envoie de l’autre côté de l’eau autant nous noyer tout de suite, répètent les bouquinistes. Nous sommes perdus! […]

Qu’on nous laisse donc ces pauvres humbles revendeurs de livres qui, pour soixante francs par an, payés à la ville de Paris, ont droit à six ou même dix mètres de parapet et dans ces dix mètres entassent, en une promiscuité souvent ironique (Panthéon et hypogée’) toutes les gloires comme tous les formats! Leurs meilleurs moments sont les jours d’hiver, quand la pluie ne tombe pas. L’été, les quais sont déserts, comme le Bois, et l’on ne bouquine pas plus qu’on ne va au théâtre. Ils subissent – pareils aux théâtres aussi-  les contre-coups des catastrophes publiques et le plus mauvais mois, pour les bouquins, est ce mois d’octobre à cause du terme.
– Nos bonnes journées sont de dix francs ! Au moins, monsieur, nous donnera-t-on dix francs par jour d indemnité, si l’on nous exproprie?
Je n’en sais rien. Je sais que les bouquins et les bouquinistes sont une des attractions de Paris, une sorte de parure poudreuse, et je me rappelle que Victor Hugo nous disait: « Je n’aime guère et je ne lis que les livres dépareillés. »
Le jour où les bouquinistes, comme Musette, auront passé les ponts, ce sera fait des bouquins et du bouquinage comme du blanc bonnet de Mimi Pinson.
Place aux cabs, aux omnibus à vapeur, aux tandems et aux bicyclettes, soit. Mais grâce aussi pour les boites à quatre sous qui prolongent la vie des vieux livres!

Extrait de La vie à Paris : 1880-1910 par Jules Claretie (1881-1911) – Source gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France


 

… M. Octave Uzanne nous a conté bien joliment l’histoire du père Foy, qui fut jadis le voisin de Debas, sur le quai Malaquais. Gardien déguenillé d’un amas informe de feuillets souillés de boue, déchirés et noircis, le père Foy professait la philosophie cynique, laquelle s’accorde avec la pauvreté. Il était libre et fier comme Antisthène.
Une dame passant d’aventure avec son mari devant ce lamentable étalage dit un peu haut:
— Qui peut acheter de semblables horreurs ?
— Ce sont les savants, lui répliqua magnifiquement le père Foy.
Cette parole est belle. Mais le père Foy montrait plus de sagesse encore quand l’hiver, tirant quelques uns de ses livres de leurs boîtes, il les brûlait dans un fourneau et se chauffait à leur flamme. C’était sous l’Empire.
Un jour, Napoléon III lui-même, accompagné du bibliophile Jacob, alla visiter sur les quais les bouquinistes que le préfet de la Seine voulait faire disparaître. Ayant remarqué le père Foy, accroupi, selon sa coutume, sur un réchaud, le souverain fut curieux de savoir quel livre ce vieillard était entrain de brûler. Il s’approcha et vit que c’était les Victoires et Conquête.
De toutes ces gloires, le pauvre homme faisait une petite flamme pour chauffer ses vieux os.

Anatole France.

 

Extrait de L’Univers illustré (Paris). 16/08/1894 – Source gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France


 

Boulevard du Temple


Les environnements immersifs du XIXe siècle

Boulevard du Temple


 

Le boulevard du Temple fut ouvert en 1656 sur l’emplacement d’un terrain dépendant de l’hôtel Foulon. Son nom lui vient du Prieuré du Temple […]. Plusieurs théâtres étant venus s’y fixer, ce boulevard, rendez-vous de tous les amateurs de drames, garda jusqu’en 1860, époque où il fut complètement transformé par suite du percement du boulevard du Prince Eugène (Voltaire) et de l’agrandissement de la place du Château d’Eau, aujourd’hui place de la République, le nom de « boulevard du Crime ».

 

Le boulevard du Temple
Boulevard du Temple. Partie occupée par les théâtres jusqu’en 1862. A. Potémont [1863] – Source gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France

 

C’était un des endroits les plus curieux de Paris à l’angle du boulevard et du faubourg du Temple à l’encoignure de l’ancienne rue des Fossés du Temple (disparue) était le café Ancelin, puis venait le « Lyrique » comme on disait, ancien théâtre historique fondé par Alexandre Dumas en 1847, qui à la suite de nombreux avatars prit le nom de théâtre lyrique sous la direction de Carvalho.  […]

 

Le Théâtre-Historique
… Le Théâtre-Historique a la prétention d’être le roi des théâtres du boulevard. Il veut être le Théâtre-Français de cette Acropolis dramatique si pittoresque appelée le Boulevard du Crime.[…]
C’était donc une question vitale que le choix d’un architecte […]. Plusieurs sollicitèrent ce travail et présentèrent des projets, parmi lesquels fut choisi celui de M. Séchan, qui, pour la première fois, sortait de sa spécialité de décorateur, pour développer, s’il était possible, les idées que lui avaient suggérées depuis de longues années ses études des théâtres modernes.
Ce choix fait, M. Séchan […] proposa à M. Dedreux, l’un de ses concurrents, de faire ce travail avec lui […]
Dans ses longs voyages en Italie et en Grèce, M. Dedreux s’était surtout préoccupé de l’architecture théâtrale. Partout il avait étudié les monuments destinés aux représentations scéniques, aux jeux publics […]
Quant à M. Séchan, tout le monde connaissait les immenses travaux d’architecture scénique qu’il avait faits en collaboration avec MM. Feuchères, Diérterle et Despléchin, ses merveilleuses décorations qui, plus d’une fois, ont remplacé le libretto ou le poème avec tant d’avantages […]
Ce furent donc ces deux hommes éminents par leurs travaux et par leur science, que la direction chargea de la réalisation de l’oeuvre nouvelle. […]
Deux grandes difficultés se présentaient tout d’abord. Le chiffre un peu restreint des fonds mis à leur disposition […] pour élever un des plus grands théâtres de Paris, un théâtre qui contînt deux mille spectateurs; puis une disposition de terrain détestable, à faire reculer deux hommes moins patiemment habiles, moins décidés à l’emporter dans la lutte, terrain disposé de telle sorte, que fatalement , par nécessité absolue, il y a obligation de faire l’entrée sur l’axe transversal de la salle.[…]
Bientôt des myriades d’ouvriers s’emparent de l’ancien hôtel Foullon, qui disparaît rapidement.[…] A côté de l’hôtel et sur les terrains qu’occupe en partie le théâtre, il y avait alors un endroit bien plus fameux, bien plus renommé que l’hôtel Foullon […]. Cet endroit si connu était l’estaminet de l’Epi—Scié. Ce cabaret de sombre apparence, dans lequel on ne pénétrait qu’en descendant deux marches sales et glissantes, paraissait, pour le public, être le rendez-vous des marchands de contremarques qui assiègent la porte des théâtres.
C’était là que se réunissait, en effet, cette société nombreuse d’industriels de bas étage […]. C’étaient ordinairement des forçats libérés, des condamnés en état de rupture de ban, des contumaces, des repris de justice sortis du bagne ou des prisons par suite de clémence et à l’expiration de leur peine.
Enfin, comme on le voit, c’étaient tous gens de la même trempe, ayant les mêmes goûts, les mêmes habitudes, le même genre de travail.
Aujourd’hui le Théâtre-Historique élève fièrement sa tête au-dessus des maisons et des théâtres voisins. Placé ainsi, grand, gigantesque, immense, le premier sur cette ligne où viennent s’aligner tant de théâtres, il semble être leur chef.[…]
La mauvaise disposition du terrain, qui n’accordait qu’un très petit espace sur le boulevard, a forcé de restreindre singulièrement la façade du Théâtre- Historique. Il fallait éviter que cette façade, de huit mètres à peine de largeur, ne fût écrasée par les constructions voisines attenant immédiatement au théâtre. Cet écueil, difficile à éviter, l’a cependant été aussi complètement que possible.
La façade se détache franchement des constructions qui l’entourent , et fait corps à part.[…]

 

La forme de la salle est celle d’une ellipse dont l’axe transversal a vingt mètres du fond des loges, tandis que l’axe longitudinal n’en a que seize. Comme on le voit, MM. Dedreux et Séchan ont adopté un système entièrement contraire à celui qui a été suivi dans la construction du plus grand nombre des théâtres modernes : dans ces salles, le plan est une section de cercle ou une ellipse, et la plus grande longueur est dans le sens transversal. Cette innovation est heureuse, et nous devons en féliciter hautement les architectes, car, offrant beaucoup moins de côtés que le cercle, elle permet à un nombre plus considérable de spectateurs de voir la scène…

 

Texte et illustrations extraits de l’ouvrage Notice descriptive du Théâtre-Historique – Extrait de L’Illustration – Source Archive.org

 

A côté se trouvait le Cirque Olympique ou Cirque Impérial […]

 

Le Cirque Impérial
– Soldats, vous êtes trois mille et vous êtes sans souliers; l’armée ennemie compte trente mille hommes, bien nourris, bien vêtus; attaquez-les bravement comme vous l’avez fait vingt fois, et que la France dise demain comme aujourd’hui, aujourd’hui comme hier: « Nous sommes fiers de nos soldats, en avant! »
– Vive le Premier Consul!
– Vive Bonaparte!
Ra, taplan, plan, plan, plan, tra, tra, tra, tra tra, tra, tra. (Un moment de silence).
Pif! paf! pan! pan! pan! pif! paf! paf! pan! pan!
pif! boum! boum ! pan! pan1 boum! boum! pif! pif!
pan! pan!… boum!… boum!
Tra, tra, tra, tra, tra, tra, tra, tra.
Ra, ta, plan, plan, plan, plan, plan!
………………………….
– Soldats,vous venez de gagner une victoire qui sera une des plus belles pages de l’histoire. Vous avez fait vingt mille prisonniers et enlevé plus de dix drapeaux. Soldats, je suis content de vous!
– Vive, Bonaparte!
– Vive le Premier Consul!
– Enfants, criez avec moi: vive la France!
– Vive la France!
Les officiers tirent leurs sabres, les soldats brandissent leurs fusils et entourent le cheval blanc du Premier Consul. Feux de bengale.
Tableau.
Tel est, cher lecteur, le compte-rendu exact et détaillé de toutes les pièces de guerre que l’on représente depuis vingt-cinq ans sur la scène du Cirque-Impérial.
Dans ce genre de pièces, l’esprit est remplacé par les coups de fusil, et l’intrigue par le bruit du tambour et du canon.
Extrait des Coulisses parisiennes par Victor Koning [1864] – Source gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France

 

Après, c’était la Gaîté, ancien théâtre de Nicolet, fondé en 1760:

 

Le Théâtre de la Gaité
Boulevart [sic] du Temple. Vue du Théâtre de la Gaîté. Dessin p. A. Potémont [ca 1863] – Source gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France

 

Le théâtre de la Gaité est considéré comme le doyen des théâtres de mélodrame et des boulevards.
Il y a plus de cent ans qu’il existait sous le nom de théâtre de la Gaité une scène vouée exclusivement aux danses de corde, aux jongleries. La troupe avait pour directeur le fameux Nicolet, qui a laissé un nom dans l’acrobatie.
Nicolet, outre ses danseurs de corde, eut un singe très bien éduqué, très intelligent, qui fit courir tout Paris, rien que pour la manière dont il parodiait la feinte maladie du célèbre acteur Molé, qui se trouvait alors éloigné du théâtre par un caprice de comédien grand seigneur. Chacun voulut voir ce singe accoutré d’une robe de chambre et coiffé d’un bonnet de nuit, tant il est vrai qu’il faut souvent bien peu de choses pour amener le public !
Après les sauteurs et le singe savant, on vit paraître le fameux Taconnet, celui que Préville ne pouvait s’empêcher d’admirer, et qui a été le maître de Tiercelin dans les rôles de savetiers, d’ivrognes et de rempailleurs de chaises.
Ce fut sous la révolution que le théâtre de la Gaité, profitant de la liberté qu’on venait de donner alors à toutes les entreprises dramatiques, commença à entrer dans la voie du drame larmoyant ou lugubre, dont le genre ne se trouvait pas précisément d’accord avec son titre.[…]
Le grand succès du théâtre de la Gaité, au commencement de ce siècle, a été le Pied de Mouton, par Martainville. Cette féerie qui a servi de modèle aux innombrables productions dans le genre fantastique-niais, est restée populaire et proverbiale comme les contes de la Mère l’Oie.
Nous enjambons par-dessus une longue et insignifiante période de mélodrames historiques ou de pure invention dont pas un ne mérite de sortir de l’oubli, pour arriver à la direction de M. de Pixérécourt, homme de lettres singulier qui, avec une des plus belles bibliothèques du monde, s’est arrangé pour composer des pièces si fausées et si détestables.[…]
Après avoir subi la direction de l’acteur Bernard-Léon, gros et vrai comique, qui eut la fatale idée de se faire directeur d’un théâtre de mélodrame, la Gaité passa sous la loi de M. Montigny, le directeur actuel du Gymnase.[…]
Le théâtre de la Gaité est aujourd’hui entre les mains de M. Hostein, homme d’intelligence et de volonté, qui lutte avec ardeur contre les conditions devenues de jour en jour plus ingrates des théâtres de mélodrame.[…]
Le théâtre de la Gaîté est situé boulevard du Temple, au centre même de ce boulevard que l’on a surnommé autrefois boulevard du Crime, à cause de l’effrayante quantité de bandits et de scélérats que l’on accumulait dans la plupart des productions théâtrales destinées à ce genre de public.
C’est à ce théâtre qu’il faut voir le populaire, les soirs de grandes représentations se ruer au parterre ou au poulailler pour suivre les péripéties de l’intrigue. Ce public, se presse, s’étouffe, s’injurie, se bouscule, se bat même au besoin, mais applaudit; il n’en faut pas plus pour l’auteur, les acteurs et le directeur…
Texte extrait du Guide dans les théâtres [1855] – Source gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France

 

ensuite les Folies-Dramatiques, aujourd’hui rue de Bondy, ouvertes en 1831 […]

 

Les Folies-Dramatiques
Boulevart [sic] du Temple: Partie de la salle et extérieur du théâtre des Folies-Dramatiques. Dessin p. A. Potémont, 1862. [ca 1863] – Source gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France

 

… L’Ambigu-Comique venait d’être incendié, le terrain était jugé insuffisant pour la construction d’un nouveau théâtre de mélodrame, M. Alaux fit construire une petite salle qu’il appela Folies-Dramatiques. L’ouverture eut lieu le 22 janvier 1831.
Il avait pris pour associé et directeur de la scène M. Léopold, qui faisait jouer le prologue de réouverture à l’Ambigu. Alaux avait formé une société en commandite qui donnait au directeur trois cents1 francs par soirée pour subvenir à tous les frais.[…]
Un jour, au café de l’Ambigu, où il prenait ses repas, Léopold vint à dire assez haut pour être entendu d’une table voisine où se trouvait Mourier (qui, sous le nom de Valory, faisait des pièces qui, pour la plupart n’ont pu être représentées) : Celui qui me ferait dix-huit cents livres de rente, je lui abandonnerais bien volontiers la cassine (textuel).
Mourier se levant, lui dit : j’accepte !
Tiens, c’est mon auteur refusé, répondit Léopold. Refusé ou non, acceptez-vous ma parole de vous faire dix-huit cents livres de rente — en viager : L’affaire fut conclue séance tenante, et le lendemain un sous-seing privé engageait l’ancien et le nouveau directeur des Folies-Dramatiques.
Avec Mourier le théâtre reprit un nouvel essor.[…] En 1848, le seul théâtre qui se maintint dans d’excellentes conditions de recettes fut les Folies-Dramatiques; lorsque le commerce était un vain mot, que les directeurs étaient aux abois, dans une assemblée particulière, ces messieurs voulaient solliciter un secours du ministre, Mourier, directeur des Folies, fut le seul qui refusa de souscrire à cette demande, et, pour justifier sa conduite, dit à ses confrères étonnés : « Vous êtes tous en perte et j’ai gagné 30,000 francs dans mon année; il est vrai que tous les ans j’encaisse le double, mais ce déficit est insuffisant pour apitoyer le ministre sur mon sort. » M. Mourier paraissait devoir jouir encore longtemps de son privilège, quand, dans la soirée du 15 octobre 1857, après s’être promené devant son théâtre, après avoir donné des ordres à ses régisseurs, il rentra dans son domicile sur le boulevard, n° 42, vers les onze heures et se sentant subitement indisposé, se mit au lit… A une heure du matin il avait cessé de vivre, laissant à sa jeune veuve une fortune de deux millions gagnée au petit théâtre des Folies-Dramatiques.
A la mort de Mourier, du 15 octobre au 1er novembre 1857, Dorlanges fut nommé administrateur provisoire.
Il céda la place à Tom Harel, fils du fameux directeur de l’Odéon et de la Porte-Saint-Martin, neveu de la célèbre Mlle Georges.
Harel abandonna le système de son prédécesseur ; il était jeune et on ne lui aurait pas pardonné de diriger avec la parcimonie de Mourier, qui depuis a été bien distancé par M. Billion, directeur actuel de l’Ambigu.
La fortune lui sourit jusqu’au jour où le ministère décréta la suppression du boulevard du Temple… Il fallut chercher un autre emplacement…
Extraits de Foyers et coulisses, histoire anecdotique de tous les théâtres de Paris: Folies-dramatiques par Henry Buguet [1873] – Source gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France

 

 

A la suite se trouvaient les Funambules, où on ne jouait que des pantomimes avec Gaspard Debureau, qui s’y fit, dans les rôles de Pierrot, une réputation qu’il justifiait par la finesse de son jeu, sa distinction et son agilité extraordinaire. Jules Janin, Charles Nodier, Théophile Gautier, Balzac, dit E. de la Bédollière dans son Nouveau-Paris, ne dédaignaient pas d’aller applaudir et prôner Debureau. Lorsqu’en 1844 il fut traduit en cour d’assises pour avoir tué d’un coup de parapluie un homme qui le provoquait, tous les habitants de la capitale s’intéressèrent à son sort et applaudirent à son acquittement. Sa mort arrivée en 1847, excita d’unanimes regrets, et les débuts de son fils qui essaya de le remplacer,  furent accueillis avec sympathie. […]

 

Les Funambules
Deburau. A l’avant-scène des Funambules, 1840. estampe APMartial [Potémont]. [ca1863]  – Source gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France
Autrefois, à propos d’une histoire de paillasses et d’arlequins, j’avais eu l’intention d’accoler le nom de l’obscur Debureau au grand nom de Carlin ; mais depuis que j’ai lu le délicieux petit chef-d’oeuvre de J. Janïn, chef-d’oeuvre qui a grandi et popularisé ce nom inconnu de Debureau, j’ai dû désespérer de faire une histoire convenable de cet illustre paillasse, et me contenter de résumer en deux pages la brillante fantaisie du spirituel écrivain. Car, à tout prix, j’ai voulu parler de Debureau après Pierrot, comme l’appendice obligé de Pierrot, comme le vrai Pierrot, comme celui qui a créé Pierrot, le Pierrot du dix-neuvième siècle; ainsi, je vous abandonne la biographie de Jean-Gaspard Debureau, natif de Newkolix en Bohême.
Je vous abandonne son éducation, ses malheurs, ses courses vagabondes, son entrée au sérail, ses dégoûts de l’art et de la vie, enfin tout ce qui lui est personnel. Lisez le livre de son biographe. Mais à moi le Debureau artiste, le Debureau-Pierrot, le Talma des Funambules ; le Pierrot nonchalent, muet et sceptique ; notre Pierrot à nous hommes du dix-neuvième siècle. Car Debureau est une anomalie du Pierrot, — c’est un être à part, un être spécial, avec son genre à lui, et son nom à lui. Ce n’est pas Pierrot, c’est Debureau. — Et vraiment je suis très-porté à croire qu’avec le temps son nom prendra force de substantif, et que l’on dira : Debureau, comme l’on dit aujourd’hui : Pierrot. Espère en ton immortalité, Debureau! divin Debureau !
Donc, comme je vous le disais, Debureau a été le Talma de son art ; il a régénéré l’art, mais pour lui seulement. Après lui, il y aura bien encore des Pierrots, mais plus de Debureau, comme plus de Talma après Talma. Les deux grands hommes auront emporté leur talent dans la tombe. Un autre se présentera hien au public des Funambules avec les habits et la joue enfarinée de Debureau, mais le public des Funambules ne reconnaîtraplus son acteur : car Pierrot n’a pas fait Debureau, c’est Debureau qui a fait Pierrot. Jean-Gaspard a dédaigné de marcher, médiocre acteur, dans les routes battues, et quand il a quitté le drame, l’action, le dialogue, il a quitté ce vieux genre de convention commun à tous les Gilles, Pierrots et Paillasses de la terre ; il s’est fait un drame à lui tout seul, et il a créé Debureau.
Debureau est admirablement bête ; c’est une machine qui dit tout sans rien dire, qui vous fait rire, qui vous fait pleurer, qui vous amuse avec le plus imperturbable sang-froid, toujours simple et naturel, ne s’étonnant de rien, joyeux et triste, rossant et rossé, passant par toutes les misères quotidiennes de la vie avec le même inimitable sang-froid ; mais surtout, et c’est ce qui fait son plus grand éloge, étant toujours simple et naturel, et jouant Gilles et Pierrot, comme Talma jouait Marius et Léonidas. C’est pourquoi nous n’avons pas craint de réunir les deux grands noms, l’un depuis si longtemps célèbre, l’autre inconnu hier, et populaire aujourd’hui.
Henri ROYEK.
Extrait de L’Indépendant (Paris. 1830). 07/07/1836 – Source gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France

 

Enfin, pour terminer la série des théâtres du boulevard du Temple, se voyait le Petit Lazari […] au 40 du boulevard. Il avait été construit par Tissier en 1777, comme scène d’essai pour « les élèves chantants et dansants de l’Opéra » mais ce projet ne réussit pas et après de nombreux insuccès, le Lazari reçut en 1790 les artistes du Palais-Royal, puis ce fut le Lycée dramatique, les Variétés amusantes et enfin de nouveau le P’tit Lazari. En 1798, ce théâtre fut incendié pendant une représentation du Festin de pierre. Lazari, en voyant brûler « son cher théâtre », se tua de désespoir.

Un café-concert avec marionnettes, le remplaça jusqu’en 1830, en attendant la reconstruction de la nouvelle salle qui eut lieu en 1838. On ne perdait pas son temps au P’tit Lazari; on y donnait trois représentations par soirée en semaine et quelquefois, le dimanche, comme on commençait à quatre heures, on allait jusqu’à la demi-douzaine !

Le Petit Lazari avait comme « premier sujet » un nommé Achille, un grand fort à bras, sorte d’hercule qui cumulait les fonctions diverses, de régisseur, administrateur et surveillant, de la salle. Oh! avec lui ça ne traînait pas et quand, par hasard, là-haut, un titi malavisé se permettait de lancer quelques lazzis de nature à troubler le bon ordre de la représentation, Achille s’avançait tranquillement sur le devant de la rampe et interrompant tout à coup son rôle, regardait le perturbateur en retroussant ses manches d’où jaillissaient d’énormes biceps et disait d’un air qui n’admettait pas de réplique: « Faut-y que j’y, aille ?… » et l’ordre se rétablissait comme par enchantement.

 

Les Délassements-Comiques et le Petit Lazari
Boulevard du Temple: Théâtres des Délassements-Comiques et du Petit Lazari, 1861 [ca 1862] – Source gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France
Les Délassements-Comiques
Il n’est pas de théâtre dont les coulisses soient plus curieuses à étudier que celles des Délassements. Au Théâtre-Français, ces messieurs et ces dames se permettent quelquefois le petit mot pour rire, mais leurs plaisanteries sont souvent du simple marivaudage. Aux Délassements, qui ne sont pourtant pas la maison de Molière, se retrouvent l’esprit gaulois, le mot vif, souvent leste, et la vraie gaieté. En de certains jours, tout le monde y est spirituel: le pompier de service lui-même est badin.
M. Sari est un directeur intelligent, qui a fait ses preuves, et un homme d’esprit, dont les artistes citent les mots avec respect. […]  Directeur actif, toujours ennemi du bien quand il peut faire mieux, mais surtout directeur-artiste, il a su introduire un peu d’art dans un théâtre débraillé, et cela rien qu’avec sa mise en scène soignée, ses décors et ses costumes.
Sur une scène grande comme le dé de Jenny l’ouvrière, il est parvenu à faire représenter des pièces en vingt tableaux, avec des trucs compliqués, au milieu desquels manoeuvre sans accident tout un bataillon de petites dames. Leurs jupes sont un peu courtes, mais le théâtre est si petit!. il faut bien, à tout prix, éviter l’encombrement des longues robes !…
Extrait de l’ Histoire des Délassements-Comiques par deux habitués de l’endroit. Paris [1862] – Source gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France

 

Le petit Lazari
Bobèche et Galimafré avaient, en quittant le spectacle Dromale, entraîné la fermeture de ce dernier[…]. Vers 1815 un sieur Provost loua la salle abandonnée et y installa un spectacle de marionnettes, sous le titre de Petit Lazari, en souvenir du fameux Arlequin des Variétés-Amusantes (deuxièmes du nom).
Fresnoy-Audeville, acteur de l’Ambigu-Comique lui succéda en 1830 et à la faveur des troubles politiques, substitua des acteurs vivants aux comédiens de bois.
Dès lors, jusqu’à la démolition du boulevard du Temple, le petit Lazari devint le boui-boui si cher aux ouvriers et aux gavroches des faubourgs. Jusqu’à son dernier jour, cet établissement, pour lequel le nom de théâtre est bien cérémonieux, conserva un aboyeur à sa porte, énumérant l’ordre du programme pour les badauds qui ne savaient pas lire et célébrant avec emphase les talents et les costumes des acteurs.
La salle était petite et d’une propreté plus que douteuse ; les places situées au milieu de l’orchestre y étaient, parait-il, les dernières occupées, parce qu’elles se trouvaient sous le lustre ne comportant que des lampes à huile laissant choir leur contenu sur les vêtements des spectateurs.
Le petit Lazari, au point de vue artistique, fut toujours le dernier des spectacles du boulevard du Temple, il en fut de même sous le rapport du confortable, mais peu importait à sa clientèle puisqu’il était le premier… en venant de la Bastille.
Nous n’entreprendrons pas d’énumérer les pièces jouées sur cette scène, disons seulement qu’elles furent innombrables, presque toutes en un acte et du genre poissard, parfois même ordurier. Un acte se payait 10 francs; deux, 15 francs, 20 francs par extraordinaire et empressons-nous d’ajouter que ces prix n’étaient pas quotidiens, mais une fois donnés. Les premières représentations se donnaient, de préférence, le samedi.
« Il y avait, nous rapporte le joyeux Marquet dans ses Grands jours du Petit Lazari, spectacle partout, surtout dans la salle. Bruyant, déjà pendant qu’on jouait, le public devenait d’une turbulence délirante pendant l’entr’acte, tout le monde criait, chantait, s’appelait ! […] Ah! c’est autrefois, surtout, qu’il fallait voir çà, c’était l’arche de Noé en récréation.[…]
Dépourvu de toute prétention, sauf celle de distraire des âmes simples et peu difficiles, le petit Lazari fut le théâtre-peuple par excellence et n’eut point l’existence compliquée et mouvementée de ses grands confrères….
Extrait des théâtres du boulevard du Crime, cabinets galants, cabarets, théâtres, cirques, bateleurs : de Nicolet à Déjazet (1752-1862) par Henri Beaulieu [1905] – Source gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France

 

L’affluence du public était grande au boulevard du Temple devant chaque théâtre se formaient sur deux rangs des queues interminables; tout le monde, parlait, chantait ensemble et les cris de la foule se mêlaient à ceux des nombreux marchands ambulants, marchands de coco, d’oranges, de gâteaux chauds, de fruits, et même de cervelas à l’ail, tandis qu’un commerce considérable de contre-marques se faisait à la porte des théâtres. Le dimanche on commençait à 6 heures et il n’était pas rare de voir jouer soit à la Gaîté soit au Cirque Olympique, deux drames en cinq actes, {…]; dix actes pour vingt sous c’était le bon temps!

Ce fut au boulevard du Temple, sur les anciens fossés, devenus rue des Fossés du Temple que se perfectionna la parade avec Bobèche, Galimafré, Cassandre, Paillasse, Gilles, Pierrot, Colombine, Arlequin, et tous les personnages de la pantomime classique. Bobèche surtout, affublé de sa veste rouge, de sa perruque filasse et de son chapeau gris à deux cornes, auquel un papillon était attaché au bout d’un fil de fer, y acquit une réputation telle, qu’il était journellement mandé dans les salons les plus aristocratiques du faubourg Saint-Germain pour y débiter ses plaisanteries au gros sel, mais toujours amusantes.
Il s’intitulait « le premier bouffon du gouvernement ».

 

BOBÈCHE ET GALIMAFRÉ
Bobèche et Galimafré au Boulevard du Temple – Source gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France

 

En 1809, s’engageaient dans la troupe du sieur Dromale, entrepreneur de spectacle à Versailles, deux jeunes ébénistes du faubourg Saint-Antoine ; le premier, Antoine Mandelart, né à Paris, le second, Auguste Guérin, originaire d’Orléans.
Quelques mois plus tard, Dromale, quittait Versailles pour diriger, au boulevard du Temple, à côté du café d’Apollon, le théâtre des Pygmées.
C’est à la porte de cet établissement que nos deux jeunes gens commencèrent de se signaler à l’attention du public, sous des noms de guerre : Mandelart s’appelait Bobèche et Guérin, Galimafré.
Ils étaient le complément l’un de l’autre ; Bobèche fin, narquois et railleur, Galimafré bruyant, stupide et populacier.
Selon Victor Fournel, Bobèche était beau garçon, blond et soigneux de sa personne. Son costume, invariablement le même, se composait d’une veste rouge, d’une culotte jaune, de bas bleus, d’une cravate noire et d’une perruque rousse que recouvrait un chapeau gris à cornes.
Galimafré était grand et maigre ; sur son large visage s’étalait un rire bruyant et bête qui le rendait le pitre préféré des gens du peuple, tandis que son comparse soulevait les bravos des gens plus raffinés.
Les parades du théâtre des Pygmées devinrent bientôt célèbres, les esprits les plus délicats y coudoyaient la population des faubourgs; et c’était pour tous un régal d’entendre les attaques spirituelles et mordantes de Bobèche et les réparties irrésistiblement idiotes de Galimafré. […]
Bobèche et Galimafré, abandonnèrent le théâtre des Pygmées, pour aller trôner à la porte des Délassements-Comiques ; leur départ amena la chute du spectacle Dromale.
A la belle saison, ils entreprenaient des tournées en province. A Paris, ils fréquentaient les salons, Bobèche principalement, et leurs noms brillaient toujours en tête des programmes de réjouissances publiques ; Bobèche alla même, dit-on, jusqu’à prendre le titre de bouffon du gouvernement. Galimafré, le premier, abandonna les planches pour devenir machiniste à l’Opéra-Comique, où il resta trente ans.
Bobèche se retira quelques années plus tard et se fit directeur de théâtre à Rouen; aux années glorieuses succédèrent les mauvaisjours.
« Depuis cette abdication, selon Victor Fournel, on n’a plus entendu parler de lui. »
Texte extrait de l’ouvrage Les théâtres du boulevard du Crime, cabinets galants, cabarets, théâtres, cirques, bateleurs : de Nicolet à Déjazet (1752-1862) par Henri Beaulieu [1905] – Source gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France

 

On y voyait aussi les salons de Curtius et le Panorama Dramatique.

 

Le Panorama-Dramatique
Jeudi 22 juillet 1823. — Fermeture du Panorama dramatique.— « Le Panorama dramatique qui avait donné de si brillantes espérances, a bientôt vu son dernier jour. Depuis hier ses portes sont fermées, et, faute d’avoir pu s’entendre, les propriétaires et les créanciers s’exposent à perdre un privilège qui pouvaient faire leur fortune ». Le Diable Boîteux, journal critique et littéraire, 23juillet 1823.
Après vingt-sept mois d’existence, cette entreprise, commencée sous les meilleurs auspices, s’effondrait victime du privilège qui lui avait donné le jour ; le drame et la comédie n’ayant conquis droit de cité au Panorama dramatique, qu’à la condition de ne jamais mettre en scène plus de deux acteurs.
Autoriser l’ouverture d’un théâtre avec une aussi stupide restriction, n’était-ce pas selon la vigoureuse expression d’un chroniqueur de l’époque ; « bâillonner les auteurs dramatiques et les mettre dans la nécessité d’être sots et absurdes par privilège du ministre », mais n’était-ce pas aussi, maintenir, sans en avoir l’air, la rigoureuse exécution du décret impérial de 1807.
En récompense de services personnels rendus à la royauté et aussi grâce à l’influence de Charles Nodier et du baron Taylor, Allaux l’aîné obtint de Louis XVIII le privilège d’ouvrir une nouvelle salle au boulevard du Temple. Un terrain fut acheté, à côté de l’ancienne salle de Lazzari, en face du jardin Turc et quelques mois plus tard, le 4 avril 1821 le Panorama Dramatique ouvrait ses portes.[…]
Soucieux de bien servir la cause de l’art, Allaux n’hésita pas à s’entourer d’un comité de lecture composé de peintres, de poètes et de journalistes. Le haron Taylor, Charles Nodier, de Cailleux,Merville, Gosse, Delatouche furent les censeurs attitrés du Panorama Dramatique, comme Cuvelier, Alexis Camberousse, Duperche et tant d’antres en furent les fournisseurs ordinaires.[…]
Malgré des efforts méritoires, Allaux ne vit jamais réussir son entreprise. D’une part les dépenses avaient été excessives ; de l’autre la condition imposée de n’avoir jamais plus de deux acteurs en scène devaient fatalement entraver l’ingéniosité des auteurs et engendrer l’insuccès.
Allaux céda son privilège au chevalier Langlois, qui, huit mois plus tard, passait la main à Chédel.
Malgré ces changements successifs de direction, le Panorama-Dramatique demeura toujours dans une situation précaire. Enfin, le 14 juillet 1823 ; la hideuse banqueroute vint fermer ses portes.
La salle fut démolie, sur son emplacement s’éleva une maison de rapport, l’art, une fois de plus, cédait le pas à l’infâme capital !
Extraits de l’ouvrage Les Théâtres du Boulevard du Crime, cabinets galants, cabarets, théâtres, cirques, bateleurs : de Nicolet à Déjazet (1752-1862) par Henri Beaulieu [1905] – Source gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France

 

Bertram ou le pirate : mélodrame en 3 actes / texte de Justin Taylor et Charles Robert Maturin. – Paris : Théâtre du Panorama dramatique , 26-11-1822
Source gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France

 

A cette époque, le boulevard avait un aspect bien pittoresque, c’était une kermesse perpétuelle, une foire parisienne par excellence.
Outre les spectacles de Nicolet, les figures de cire de Curtius, où tous les personnages étaient représentés « avec leur auguste famille » où l’on voyait « l’Empereur Napoléon, son petit chapeau sur la tête, sa redingote grise, une main sur son coeur et de l’autre les bras croisés », il y avait là des cabarets, où se réunissaient tous les membres du caveau, Vadé, Collé, Piron, etc.

 

Le salon des figures
Boulevart [sic] du Temple / Figures de cire, 1841 * [estampe] / APM [Potémont]. [ca 1862] – Source gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France

 

On y voyait encore des baraques de tous genres, des puces savantes, des oiseaux faisant l’exercice, des femmes sauvages, des avaleurs de sabres, des animaux dressés en liberté, etc., le tout au milieu des cris et des boniments des faiseurs de tours, joueurs de gobelets ou hercules jonglant avec des poids de 40 livres. Munito, lui-même, le célèbre chien savant qui donnait des leçons de dominos aux joueurs du café de la Régence vint y donner quelques représentations. Désaugiers disait alors

La seul’ prom’nade qu’ait du prix,
La seul’ dont je suis épris,
La seul’ où j’ m’en donne, où c’ que j’ris,
C’est l’ boulevard du Temple à Paris.

 

LE CHIEN MUNITO
Illustration extraite de l’ouvrage Le vieux Paris, fêtes, jeux et spectacles par Victor Fournel [1887] – Source Archive.org
MUNITO, ainsi que son nom l’indique, était Italien. Son maître, Italien lui-même, était un de ces hommes qui trafiquent de tout, et qui sont doués d’une patience à laquelle rien ne résiste. Ayant remarqué le prodigieux instinct et l’intelligence surnaturelle de son caniche, il se mit en tête de faire servir lé pauvre animal à sa fortune, et, pour cela, de lui enseigner de ces choses que, jusque-là, les seuls êtres doués de raison avaient apprises. Il vint à bout de son projet bizarre, et, au bout de quelques années, Munito en savait plus que bien des hommes n’en sauront dans toute leur vie. Son instituteur en était venu jusqu’à lui apprendre à lire et à lui faire faire des calculs d’arithmétique. Je ne parle du jeu de dominos, et de quelques jeux de cartes sur lesquels Munito était de première force: cela n’est rien auprès des connaissances bien plus utiles que ce chien extraordinaire possédait à fond.
Vous dire ce que la pauvre bête eut à souffrir pour en arriver à ce point, cela vous ferait frissonner. Combien de privations il lui fallut endurer : privation de sommeil, privation de nourriture et des coups de fouet, jusqu’à ce qu’il eût fait de lui-même ce que son maître lui montrait. Et jugez combien de coups de fouet il a reçus et combien de jours il a dû se coucher sans souper, encore pour ne pas dormir, avant d’en arriver Seulement à distinguer un 1 d’avec un 2 ; et combien d’autres coups avant de-pouvoir connaître que un et deux font trois; et ainsi de suite pour savoir faire, sans se tromper, une addition de trois ou quatre colonnes de chiffres ! Cette pensée faisait mal quand on assistait aux brillants exercices de Munito ; et plus il faisait des choses surprenantes, plus on le plaignait, le pauvre animal, qui eût fait un chien merveilleux, et qui ne faisait qu’un écolier fort ordinaire.
Certainement l’exemple du maître de Munito n’est pas bon à suivre : un homme doit employer son intelligence à des travaux utiles à son pays et à ses semblables, plutôt que de la dépenser à instruire un chien ; mais on peut le citer comme une preuve de ce que peut l’homme avec de la patience et de la volonté, puisqu’il en vient jusqu’à renverser les lois de la nature.
Munito eut longtemps la vogue; en outre des représentations qu’il donnait sur son théâtre, un théâtre à lui, construit exprès pour lui, le théâtre de Munito! il daignait se transporter chez les personnes riches qui le faisaient appeler, et, pendant tout un hiver, il n’y eut pas une grande soirée à laquelle Munito n’apportât son tribut.
Il fallait le voir, le curieux animal ; avec, quelle gravité il faisait sa partie de dominos ! Il ne craignait aucun joueur, 11 se mesurait avec le premier venu. Il remuait fort bien les dominos avec ses pattes de devant ; seulement il ne pouvait pas les relever ni les dresser sur le côté pour dérober à son adversaire la vue de son jeu. Ceci était l’affaire de son instituteur, qui, ensuite, laissait Munito jouer comme il l’entendait. Et il s’y entendait bien, le gaillard ! Jamais il ne vous aurait mis du cinq sur du six, ou du trois sur du deux. Et comme il calculait les chances ! Comme il se gardait ! Comme il ouvrait un dé nouveau, ou comme il fermait le jeu selon le nombre de points qu’il avait dans la main ! Et quand il avait gagné, avec quel orgueil il regardait son adversaire,et recevait les bruyants témoignages de la satisfaction générale !
C’était surtout la manière dont il faisait une addition qui était curieuse à voir ! Des chiffres étaient marqués sur des morceaux d’os de la grandeur des dominos. Son maître lui posait trois ou quatre rangées de trois ou quatre chiffres chacune. Munito regardait un instant, puis, s’il y avait : 3 9 7, il allait prendre un carré d’os et apportait en bas un neuf ; puis il retenait un, il allait ainsi jusqu’au bout sans erreur.
Puis on mettait devant lui des morceaux de carton, sur lesquels il y avait des lettres, et on lui disait Munito, écrit madame ; et tout de suite, de ses deux pattes, Munito faisait le triage des cartons, et en disposait six qui faisaient lire à tout le monde le mot madame, sans faute d’orthographe.
Eh bien, voyez le néant de la gloire ! Un beau jour on se désenchanta de Munito, et il disparut du monde sans que personne se soit jamais informé de ce qu’il était advenu. ‘
JAMES ROUSSEAU.
Extrait du journal Les Soirées littéraires (Paris. 1879). 17/12/1882 – Source gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France

 

Depuis 1860, tous les théâtres qui étaient du côté du boulevard Voltaire ont disparu et il ne reste plus sur ce boulevard jadis si animé, que le théâtre Déjazet situé au 41, à côté du passage Vendôme construit en 1852 sur l’ancien jeu de paume du comte d’Artois.

 

Le théâtre Déjazet
Virginie Déjazet / Gregorio Mariani. [1860] – Source gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France

 

A gauche, du passage Vendôme actuel, sur l’emplacement du Jeu de Paume du comte d’Artois, existait, vers 1850, une sorte de café-chantant, baptisé du nom de son directeur, les Folies-Meyer.
Cet établissement est un ancêtre de nos cafés-concerts modernes, empressons-nous d’ajouter que le programme y était plus attrayant et plus artistique. Le spectacle se composait d’un concert vocal et instrumental, des morceaux détachés des opéras célèbres y étaient chantés et exécutés par un orchestre, des artistes interprétaient des romances et des chansonnettes.
L’entreprise de Meyer dura peu et fut remplacée par le prestidigitateur Bosco qui fit une très courte apparition.
A la fin de 1853, la salle était rouverte sous le nom de Folies-Concertantes, par le musicien Hervé qui avait obtenu la concession d’un nouveau théâtre d’opérette à deux personnages seulement.
Hervé donna libre carrière à sa fougue : directeur, auteur, musicien, acteur, souffleur, régisseur, machiniste, décorateur, il était partout à la fois […] Malgré toute son activité, Hervé dut abandonner son théâtre que reprenaient Huart et Altaroche, ancien directeur de l’Odéon.
La salle fut restaurée et inaugurée le 21 octobre 1854. Un des premiers soins des nouveaux directeurs fut d’obtenir la permission de mettre à la scène des pièces à plus de deux personnages, ce qui leur fut accordé.[…]
L’entreprise était en plein succès et les directeurs Huart et Altaroche ne songeaient nullement à l’abandonner, quand Virginie Déjazet, déjà sexagénaire, fut désireuse d’avoir un théâtre personnel. Elle acheta les Folies-Concertantes à la tète desquelles elle mit son fils, Eugène Déjazet. — 1859.
Il ne nous appartient pas d’écrire ici l’histoire de cette femme toujours jeune et d’apprécier son talent, des plumes plus autorisées que la nôtre nous ont devancé dans cette tâche.
Les Folies-Concertantes s’appelèrent le théâtre Déjazet, le genre en fut totalement changé. Déjazet reprit sur cette scène tous ses succès d’antan […]
Malgré les nombreux admirateurs qui se pressaient chaque soir dans la salle de Déjazet la situation pécuniaire était des plus désastreuses, grâce à l’incurie du fils qui se souciait peu de ses fonctions directoriales.
En dépit de son âge, Virginie Déjazet entreprit des tournées en province pour éviter la honte de la faillite ; elle y parvint péniblement et finit par vendre, à vil prix, son entreprise. — 1869.
Le théâtre gardait le nom de l’illustre comédienne mais revenait au genre de spectacle introduit par les précédentes directions.
Après la guerre désastreuse et les horreurs de la Commune, la salle de Déjazet faisait une réouverture, momentanée.
En 1876, Ballande, le créateur des fameuses matinées auxquelles il donna son nom, changea le titre du théâtre et l’appela troisième Théâtre-Français. La tentative était des plus méritoires, puisqu’elle avait pour but de révéler au public des auteurs dramatiques inconnus, néanmoins elle ne réussit pas.
En 1880, le troisième Théâtre-Français redevenait le théâtre Déjazet et le vaudeville y était seul représenté désormais.
Exilé du centre des plaisirs de Paris, ce modeste spectacle, dernier vestige d’un quartier jadis glorieux, lutte avec acharnement contre le délaissement auquel il semble irrévocablement destiné, rappelant,lui aussi, ce vers si souvent cité.
Et s’il n’en reste qu’un, je serai celui-là.
Extraits de l’ouvrage Les Théâtres du Boulevard du Crime, cabinets galants, cabarets, théâtres, cirques, bateleurs : de Nicolet à Déjazet (1752-1862) par Henri Beaulieu [1905] – Source gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France

 

C’était précédemment les Folies Mayer puis les Folies Nouvelles avec Hervé, […], le gros Joseph Kelm, Camille Michel, Dupuis, des Variétés et tant d’autres artistes aujourd’hui bien oubliés! et sur le rang des sept théâtres qui faisaient la joie de ce quartier, il ne reste plus que quatre maisons (42 à 48) de l’ancien boulevard, mais ces derniers vestiges du passé disparaîtront à leur tour lorsqu’on procédera à l’alignement général. Au 27, emplacement des jardins du « Cadran bleu » où se tinrent sous Louis XVI, les premiers clubs révolutionnaires.

C’est d’une fenêtre du 42 boulevard du Temple, en face du 29, où est aujourd’hui le restaurant Bonvalet, alors café du Grand Turc, puis café du Géant, qu’eut lieu le 28 juillet 1835, l’explosion de la machine infernale de Fieschi, dirigée contre Louis-Philippe, et qui, sans tuer le roi, blessa grièvement plusieurs personnes et causa la mort du général Mortier. Fieschi chargé de faire partir cet engin, composé de quarante canons de fusils réunis en éventail qui avait été fabriqué par Pépin, marchand-épicier, rue de Charenton (place de la Bastille), s’aperçut en y mettant le feu, au moment de l’explosion qu’il devait fatalement être tué en même temps, il détourna donc la machine et ne fut que blessé au côté; couvert de sang, il tenta de s’échapper par la rue des Fossés du Temple, mais la concierge de la maison, voyant cet homme ensanglanté qui fuyait, le fit arrêter. Fieschi, Pépin et Morey complices de cet odieux attentat furent tous trois condamnés à mort et exécutés le 15 février 1836 […]

 

L’attentat du 28 juillet 1835
Boulevart [sic] du Temple / Maison dite de Fieschi. Estampe par Potémont [ca 1863] – Source gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France
En 1835 existait boulevard du Temple le café des Mille colonnes. La maison touchait à celle de Fieschi, le complice de Pépin et de Morey. Les trois complices se réunissaient dans ce café. La machine infernale imaginée par Fieschi était composée de vingt-quatre canons de fusils reliés au moyen de solides attaches en fer et obéissant à une détente unique, elle avait été braquée au troisième étage; le 28 juillet 1835, Paris célébrait l’anniversaire des « trois glorieuses ». Le roi Louis-Philippe passait en revue l’armée et la garde nationale; les gardes nationaux étaient sur le boulevard du Temple; au moment où le roi arrivait devant le Jardin Turc, une formidable détonation retentit, et jeta l’épouvante parmi la foule massée derrière les troupes, autour du roi il y avait dix-neuf morts parmi lesquels le maréchal Mortier, le général de Vérigny, le colonel Raffe et le lieutenant-colonel Rieussec; le nombre des blessés était considérable, vingt-trois furent transportés au Jardin-Turc, transformé en ambulance.
Extrait de Paris qui s’efface par Charles Virmaître [1887] – Source gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France

 

Le Café Turc, n’était pas seulement un café, c’était un véritable lieu de promenade dans la journée, les mamans y venaient travailler avec leurs enfants, tout comme on allait sous les arbres du Gymnase ou au Palais Royal, et le soir, les jardins rassemblaient sous leurs allées ombreuses la jeunesse d’alors, qui trouvait là tous les divertissements possibles: musique, danse, escarpolette, montagnes russes et autres jeux divers. […]

 

Le Café Turc
Boulevard du Temple. Le Café Turc. Frederick Nash [19e siècle] – Source gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France

 

« Aujourd’hui, triste et morne, avec ses boutiques de meubles d’occasion et de bronzes en toc, le boulevard du Temple, dit A. Callet, ne donne guère l’idée de ce coin de Paris qui fut longtemps le pays de cocagne des titis et des camaros d’atelier et la distraction excentrique des petits rentiers de la capitale. – C’était une foire perpétuelle, un endroit fort curieux à l’aspect franchement gai, naïvement joyeux, avec ses escamoteurs spirituels, ses paillasses autrement étourdissants et gaulois que les clowns de nos cirques figés dans leur masque de plâtre et qui remplacent les lazzis et les calembredaines drôles d’autrefois par des cris gutturaux; ses phénomènes vivants; ses pâtisseries; ses fruitiers en plein vent… Des plumassières élégiaques et des cuisinières enamourés allaient se consoler des malheurs de Coelina ou l’Enfant du mystère ou du Bourreau d’Amsterdam en croquant des galettes, des échaudés arrosés d’un verre de petite bière de mars ou de limonade ».

Extraits du Nouveau dictionnaire historique de Paris par Gustave Pessard [1904] – Source gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France


 

Gravure extraite du monde illustré No 278 du 9 août 1862 – Source gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France

 


 

Le texte qui suit est extrait du Guide des promenades. Paris Paulin et Chevalier [1855] – Source gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France

 

… Depuis le Château-d’Eau jusqu’à une place encore irrégulière, et qui constitue presque la seule large solution de continuité entre la double ceinture de maisons qui enserre Paris par le milieu du corps, s’étend la promenade qui prend le nom de boulevard du Temple. Une rue du même nom se creuse, ainsi que plusieurs autres moins importantes, à travers les massifs de maisons, et met un des flancs du boulevard en relation avec la Seine, en contact avec le centre vivant, grouillant, hurlant et grondant de Paris industriel; et en même temps, vers l’autre bout, d’autres rues plongent jusqu’au fleuve Léthé, dont l’onde allégorique entretient l’éternel sommeil du Marais. Ces deux extrêmes suffiraient pour donner au rendez-vous qui leur est commun une physionomie singulière, et digne d’être étudiée. D’une part, les rentiers oisifs, les bourgeois qui ne sortent que par les beaux soleils et les jours clairs; de l’autre, la population de ce bazar où tombent toutes les grandeurs déchues, de ce Capharnaüm de bric-à-brac, de ce palais royal de la misère honteuse et de l’opulence besogneuse qu’on nomme le marché du Temple. Voilà déjà une source de bien des contrastes, de bien des rencontres bizarres, imprévues, hétéroclites; mais s’il n’y avait que cela, ce ne serait pas le boulevard du Temple, c’est-à-dire la chose unique dans son originalité, la chose qu’on remarque à Paris entre toutes les choses remarquables, la huitième merveille de l’univers parisien.

L’autre côté du boulevard, le côté des théâtres, voilà son titre à la gloire. Pendant le jour, que de scènes curieuses sur cette mer d’asphalte! que de spectacles imprévus! Mais le soir… le soir, c’est encore un autre coup d’oeil. Figurez-vous les gigantesques transparents, les affiches cyclopéennes, rivalisant de feu, de pompe et d’impression pour annoncer tour à tour les choses les plus fantastiques, les plus inouïes, les plus extravagantes, les plus impossibles, qui ont passé par la cervelle de fer et la plume de même métal de toute une race de charpentiers en drames, mélodrames, comédies, vaudevilles, opéras, féeries, farces, parades, et autres genres dramatiques non dénommés dans les cours de littérature. Représentez-vous ces curieuses physionomies, tous ces types variés à l’infini, qui sortent de toutes les bouches de ces cent rues, de tous les vomitoires de ces mille ateliers et de ces millions de boutiques. Ici viennent se réunir non seulement les naturels de la rue du Temple et les indigènes du Marais, les nomades du quartier Saint-Antoine et les pèlerins de Bercy ou de Charenton, toutes nations aussi diverses d’aspect et de génie que de moeurs et de séjour: mais la Villette, mais la Chapelle, mais la ville extramuros aussi fournit son ample contingent, auréole d’émotions fortement épicées et de rire libéralement salé, de musique arrosée de bière, de flonflons parfumés au tabac, et de chorégraphie qui rappelle, autant du moins que peut le permettre la pudeur municipale, les bacchanales et les saturnales échevelées de la barrière. C’est, en effet, un des affluents du boulevard du Temple que cette cité de menuisiers, de charpentiers et de marchands de bois qu’on nomme la Villette; et l’ouvrier qui a travaillé la semaine entière dans les ateliers à équarrir les planches, à assujettir les tenons dans leurs mortaises, à ajuster les plafonds, à cintrer les voûtes, s’entend parfaitement le dimanche au soir, pour ses quinze ou vingt sous, à juger si un drame est bien emmanché et bien machiné en charpente. Il connaît peu l’usage de la lime et du rabot… en littérature, et se contente de lourdes pièces à peine dégrossies et passées à la varlope, pourvu que la hache ait taillé dans le coeur du chêne, que toutes les parties de l’oeuvre soient bien cramponnées ensemble, et que le tout présente l’apparence de la force et de la durée. Telle est, en quelques mots, la pratique du théâtre à l’usage de messieurs les dramaturges et autres entrepreneurs littéraires qui travaillent pour les boulevards.

Laissez faire! Aussi, que la Gaieté affiche quelque drame bien noir, éclos de la collaboration de deux ou trois fortes têtes, de deux ou trois gros bonnets de cette littérature à la tenaille et au ciseau, fameux par l’habile agencement de leurs actes et la marqueterie de leurs scènes: vous pourrez voir des queues, et dans ces queues des tètes curieuses, étranges, imprévues. Ce mot de queue, peu connu hors de Paris, mérite une explication. Une réunion de plusieurs milliers de badauds, de flâneurs, de toilettes brillantes (si l’on veut) et de parures demi-vraies, de blouses et d’habits, de faux castors et de casquettes: voilà ce qui constitue les longs serpents dont chaque écaille est un être humain; serpents qui, par le froid, par le chaud, par le vent, la pluie, ou la grêle, par une gelée russe ou un soleil africain, se replient, s’enroulent, s’entortillent en mille façons, la tête immobile devant une barrière qui ne s’ouvre qu’à l’heure fixe, la queue s’allongeant toujours; et ces serpents qu’attire tout spectacle, gratis ou non, qu’ambitionne tout directeur de théâtre ou tout auteur dramatique, c’est ce que l’on nomme une queue.

On a vu, dans le temps, des queues formidables à la porte de notre Assemblée nationale, aux jours de lutte corps à corps entre deux athlètes parlementaires. Mais le bitume miroitant du boulevard du Temple est le témoin des queues les plus belles et les plus persistantes: pas de soirée où ce boa inoffensif ne vienne enlacer les palissades des Funambules ou des Délassements Comiques, du Cirque, de la Gaieté ou des Folies Dramatiques. Là on jouit aussi de la présence de tous les préposés, sinon à la police, du moins à la sûreté publique, gendarmes, sergents de ville, etc.; puis les marchands de coco, les crieurs de programmes, et les vendeurs de rafraîchissements au rabais. Tout ce monde là tourne, voltige, hurle, se bat, se dispute, s’injurie, tant que le théâtre n’a pas absorbé par ses étroits conduits sa marée montante de spectateurs.

Quelques heures plus tard, quand les salles ont épuisé leurs dix ou douze actes quotidiens ; quand il a suffisamment coulé de sang et de larmes, suffisamment éclaté de sanglots et de rires, les salles rendent gorge, et les torrents qu’elles avaient engloutis sont rejetés par toutes les portes en torrents non moins impétueux. Le silence de la nuit, si néanmoins le silence à Paris n’est pas quelque chose de fabuleux, d’hypothétique, fait place à l’agitation, à la vie, à la fièvre des heures les plus bruyantes de la journée. D’abord les vastes poussées, les immenses bousculades, moitié involontaires, moitié malintentionnées, qui traversent comme des courants météoriques ces moissons humaines, et qui ébranlent, renversent même tous ces épis serrés et embrouillés les uns dans les autres ; puis, s’il fait clair et serein, l’ordre qui se rétablit, et la mer qui s’écoule par cinquante embouchures. Çà et là les groupes se forment, le pêle-mêle se classe, la masse se divise; et chacun s’éloigne, riant, causant, devisant, fredonnant des airs nouvellement appris, ou se livrant à des commentaires improvisés, à des critiques avec appel au feuilleton du lundi. Mais malheur s’il neige, si le ciel se fond en pluie, si le verglas miroite! Le tumulte de la sortie redouble alors: de toutes parts on a recours à l’emploi des armes défensives, on se cuirasse de laine, de drap, de soie, sous leurs formes multiples, manteaux, talmas, burnous, écharpes, châles, cachemires, cravates, cache-nez, parapluies de toutes formes et de toutes couleurs. Les privilégiés, après l’assaut du fiacre ardemment disputé, crient: Fouette, cocher! et la vile multitude, à défaut de fiacre, se résigne aux socques articulés, aux sabots même, et s’éloigne à travers glace, brouillards, frimas ou torrents diluviens, maugréant contre l’inégalité humaine.

Le boulevard du Temple donne asile à plusieurs genres de ce que nous n’osons appeler de la littérature. Ainsi le Théâtre National s’ouvre deux cents fois par an au canon, à la cavalerie, aux Russes, aux Prussiens, qui sont patriotiquement éreintés et battus à plate-couture, toutes les fois qu’ils ont le malheur de se présenter en face des invincibles armées de la République et de l’Empire. Le Théâtre Historique, spéculation manquée, a offert un asile à la musique, à l’opéra que les grands seigneurs de l’Académie impériale et de l’Opéra-Comique laissent dédaigneusement dans leurs antichambres. Puis les Folies Dramatiques et les Délassements Comiques, remplis encore des souvenirs de Mme Saqui, la première acrobate de France, prêtent leurs planches, leurs lustres, et leur rampe quelque peu enfumée, concurremment aux féeries, aux métamorphoses, aux fantastiques échos, à la voix de cet enchanteur qu’on nomme le machiniste, et aux vaudevilles à tant la pièce, refusés soit par les aristocrates directeurs du Gymnase ou du théâtre de la place de la Bourse, soit par messieurs les courtiers dramatiques et entrepreneurs de succès. A côté de tout cela, les tristesses de la Gaieté. Premier acte, inceste et adultère; deuxième acte, poison; troisième acte, coups de poignard; quatrième acte, peste noire; cinquième acte, massacre général; le tout compliqué d’un prologue accommodé au sang, et d’un épilogue puant la chair humaine.

N’allons pas oublier non plus les Folies Nouvelles, et les deux descendants de la comédie italienne et des marionnettes, les Funambules et le Petit-Lazari.

Rendez-vous de tous les théâtres, le boulevard du Temple est aussi le rendez-vous des petites industries qui vivent en parasites sur l’art dramatique. A tout seigneur tout honneur! Le chef de claque s’avance, boutonné jusqu’au menton, gantant ses doigts crochus: tout à l’heure il s’armera de la canne qui lui sert, comme l’archet au chef d’orchestre, à diriger le concert des applaudisseurs. Ces marchands de contremarques et de billets moins chers qu’au bureau, race notée à la police, qui a vieilli à Poissy et fait plus d’une campagne sur les bancs de la police correctionnelle, sont à peine d’un étage au-dessous. On les voit fondre comme des harpies sur les spectateurs qui profitent des loisirs de l’entr’acte pour avaler une chope de bière ou une gorgée d’air frais, entre un inceste et un assassinat. A grand’peine parvient-on à soustraire à leur rapacité le billet du contrôle; et plus d’une fois, en échange de quelques centimes qu’ils vous payent pour la moitié d’un drame ou la queue d’un vaudeville, vous ne retrouvez plus votre porte-monnaie, votre montre ou votre foulard. Quelques uns ont des coupons de rebut qu’ils louent à l’année, moyennant un rabais énorme, et vous donnent aussi des places réellement à bon marché, mais en face du lustre, ou dans une encoignure pratiquée à l’usage des aveugles.

On peut aussi classer parmi ces parasites du théâtre ces mille marchands forains que la police admet à l’entrée et à la sortie, ou ceux qui installent leur étalage provisoire, prêts à détaler à l’aspect du moindre vaisseau héraldique qui leur apparaît brodé sur un collet de sergent de ville. La première catégorie comprend les marchands d’oranges, de sucre d’orge, les marchandes de marrons, les colporteurs d’allumettes chimiques, les débitants de coco: toute cette peuplade crie, parle, s’agite, se démène jour et nuit, à la lueur des chandelles sous leurs transparents rouges ou bleus. Puis viennent aussi les boucaniers, les interlopes du commerce, celui-ci vantant ses porte-crayons, cet autre criant les merveilles de la souris ou de l’araignée métallique.

L’autre rive de ce boulevard appelle surtout l’attention par le public de ses cafés. On sait que la politique et le café sont les deux grands besoins du flâneur parisien, qu’il sorte des profondeurs du Marais ou des hauteurs du quartier Bréda.

Autour des billards des cafés du boulevard du Temple, on voit d’habitude une foule avide et curieuse: ce sont les joueurs à la poule, que les persécutions et aussi l’art peu honorable des Grecs n’osent relancer dans ces asiles lointains. Réunis en petit comité de connaisseurs émérites, ils passent leurs loisirs éternels à admirer des effets rétrofuges, des carambolages par les quatre bandes, des coups fins ou des coups durs inattendus et réussis. Suspendus aux pérégrinations de la rouge et de la blanche, aux attaques de queue, ils oublient tout, et s’ils fument encore, c’est par une opération machinale, par un mouvement purement respiratoire. A côté de ces forcenés joueurs de billards, des champions des dominos, séparés par une cannette de bière, se mesurent dans des campagnes qui n’en finissent pas, jouant éternellement des marques de consommations qui ne sont jamais prises, et maudissant le ciel pour une pose malencontreuse ou un double-six retardataire. Le piquet, l’écarté, le bésigue, l’impériale, tiennent là également leurs assises; et à travers les fumées du tabac on reconnaît à peine le cachet propre de toutes ces figures, les unes chevelues et barbues, les autres lisses ou ridées, celles-ci en pleine lune, celles-là en dernier quartier….