Une dimension supplémentaire

Le Diorama de Daguerre et Bouton & Louis-Jacques Mandé Daguerre, « le roublard » ?


Les environnements immersifs du XIXe siècle

Le Diorama de Daguerre et Bouton


 

« Dans les premières années de notre siècle, il y avait à Paris un décorateur nommé Degotti, qui peignait avec art les plus belles toiles du grand Opéra. Son atelier était célèbre, le maître y produisait pour son époque de véritables merveilles, il initiait à son art, de nombreux élèves, qui se sentaient attirés par leurs dispositions naturelles plutôt vers l’indépendance de la couleur, et la liberté du pinceau, que dans le sein de l’école académique. Un jeune homme parmi ces adeptes de Degotti, s’était vite signalé par de rares capacités; il brossait les toiles avec la fougue d’un artiste véritablement épris des grands effets de la peinture. Ce jeune débutant se nommait Daguerre.
Daguerre était né en 1787, tout près de Paris, à Cormeilles en Parisis. Au milieu des bourrasques politiques, des cataclysmes de la grande Révolution, son enfance avait été singulièrement négligée. Arrivé à l’âge où l’on cesse d’être un enfant, ses parents le laissèrent maître de se choisir une profession. Le jeune Daguerre se livra avec passion à la peinture. Dès sa plus tendre jeunesse, aussitôt qu’un crayon avait pu se tenir entre ses doigts, il s’était signalé par une facilité extraordinaire. Il excellait à rendre avec vérité les effets les plus difficiles d’une perspective la plus audacieuse, il s’efforçait de produire des paysages à effet; aussi se trouva-t-il à l’aise dans l’atelier de Degotti, où il ne tarda pas à égaler, puis à dépasser bientôt le talent de son maître.
Non-seulement le jeune Daguerre avait le don inné de cette grande peinture à effet, qui est le propre des décorateurs de théâtre, mais il savait aborder et résoudre avec habileté les problèmes mécaniques de la mise en scène. Il substitua aux châssis mobiles des coulisses, de grandes toiles de fond, où pouvait se représenter tout un paysage, tout un vaste panorama. Mais non content de produire une peinture énergique, pleine de vigueur, il eut l’idée de lui donner une valeur complètement inconnue jusqu’alors en ayant recours aux précieuses ressources d’un puissant éclairage. Ses premiers essais eurent un succès inattendu. Daguerre, d’élève passa maître. Le rapin d’hier allait devenir l’élu de la vogue parisienne.
A l’Opéra, à l’Ambigu-Comique, dans le Songe, dans la Lampe merveilleuse, dans le Vampire, les décors du peintre nouveau, obtenaient tous les soirs un immense succès. Les chroniques théâtrales, les gazettes, ne parlaient plus que des effets de lune mobile, de soleil tournant, et le nom de Daguerre volait de bouche en bouche, emporté par la Renommée, si retentissante à Paris, quand elle célèbre surtout ce qui intéresse les plaisirs du public.
Le peintre décorateur ne s’arrête pas en si belle voie; ses succès, loin de l’enorgueillir, lui servent de stimulant; il rêve de nouveaux triomphes, et malgré la dissipation de la vie parisienne, il n’oublie jamais que le travail et la constance sont les deux leviers capables de soulever de grands résultats. Il a sans doute à lutter contre l’entraînement des plaisirs, car son tempérament est ardent, son esprit semble léger et fantaisiste. Daguerre, élevé au milieu des ateliers, des théâtres, est d’une nature gaie, joyeuse, un véritable gamin de Paris, comme semblent l’attester quelques faits authentiques que nous rapportent ses biographes. D’une agilité peu commune, les exercices du corps lui sont familiers; il excelle dans les culbutes, les tours de force; il se plaisait, dans une réunion de camarades ou d’amis intimes, à marcher sur les mains, la tête en bas et les jambes en l’air. On affirme même qu’il aimait à paraître incognito sur la scène de l’Opéra, où ses décors excitaient l’admiration de tous. Il revêtait un costume du corps de ballet, et figurait dans les groupes chorégraphiques, s’amusant des applaudissements. du public, qui ne pouvait guère soupçonner que, sous le costume de ce danseur, se cachait un inventeur de génie.
Ces amusements un peu puérils n’empêchaient pas Daguerre de travailler et de rêver à la gloire et au succès. Cet esprit ingénieux, inventif, une fois entré dans le chemin de la célébrité, allait le suivre, en marquant chacune de ses étapes par une nouvelle conquête:son invention du Diorama excita un enthousiasme universel.
Le 1er juillet 1822, la foule se précipitait, compacte et curieuse, vers un nouvel établissement situé sur le Boulevard. Elle allait contempler pour la première fois un spectacle qui, pendant de longues années, devait être l’objet d’une admiration générale. Daguerre s’était associé au peintre Bouton, et tous deux avaient imaginé de reproduire la nature, au moyen d’immenses toiles, où. les sujets étaient mis en relief, par un éclairage puissant et bien ménagé.
Ces décors du Diorama représentaient des vues, des intérieurs, des paysages, avec une prodigieuse vérité et un fini d’exécution vraiment surprenant. Mais ce qui excitait surtout l’étonnement des spectateurs, c’était le changement graduel des scènes, qui semblaient pour ainsi dire se fondre les unes dans les autres, pour se succéder sans interruption appréciable. Tout Paris voulut voir le Diorama de Daguerre, tout Paris applaudit à ces beaux tableaux de la vallée de Sarnen, du tombeau de Charles X à Holyrood, de la basilique de Saint-Pierre. Les effets produits par les toiles du Diorama étaient aussi beaux au point de vue de l’art, qu’ils étaient curieux comme changements à vue. On contemplait, par exemple, la vallée de Goldau, où dormait un lac paisible, où des sapins couronnaient comme d’un diadème de verdure les maisonnettes d’un humble village; puis tout à coup le ciel s’assombrissait, des nuages épais, menaçants, apparaissaient, le firmament prenait la teinte d’un ciel orageux; une violente secousse ébranlait la montagne, l’avalanche roulait, impétueuse, terrible, elle s’abattait sur le village, l’enfouissait sous des ruines; à la scène paisible de tout à l’heure avait succédé un tableau désordonné d’amoncellements de rochers entassés pêle-mêle dans une effroyable chute. On connaît aujourd’hui les procédés du Diorama, que nous ne pouvons décrire sans dépasser les limites de notre cadre. La gravure qui accompagne notre texte montre l’aspect général de l’appareil. Nous ajouterons que les toiles étaient peintes sur les deux côtés, et que suivant que l’éclairage était placé devant ou derrière, c’est-à-dire que la lumière y tombait par réflexion ou par réfraction, on voyait apparaître, l’une ou l’autre peinture, et grâce à cet artifice ingénieux le spectateur admirait les changements à vue les plus rapides et les plus surprenants (fig. 3).
Le succès du Diorama ne suffit pas à Daguerre; il fallait à cet esprit actif et ambitieux une fortune plus brillante encore.
Dans l’exécution de ses toiles, Daguerre emploie constamment la chambre noire; il s’efforce de reproduire fidèlement l’image si vive que la lumière retrace sur un écran après avoir filtré dans le cristal d’une lentille, mais il sent que son art est impuissant à copier un tel modèle, que son génie se heurtera en vain contre des obstacles que nul peintre ne peut surmonter. La chambre noire lui donne la nature prise au vif et sur le fait; c’est la vie, c’est la vérité, c’est la couleur qu’il contemple chaque jour sur son écran. L’artiste se frappe le front devant l’image fugitive que retrace la lumière inconstante.
— Que ne puis-je, s’écrie-t-il, conserver ces merveilles inimitables, que dessine le rayon solaire au foyer de ma lentille! que ne puis-je fixer cette image, la graver à jamais, afin que la nature marque elle-même de son sceau cette oeuvre que nul génie ne saurait retracer!… »

La gravure et le texte en italique sont extraits de l’ouvrage: Les Merveilles de la photographie de Gaston Tissandier, Paris 1874.
Source gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France

 


 

En 1840, Louis-Jacques-Mandé Daguerre quittera Paris pour s’installer à Bry-sur-Marne où il demeurera jusqu’à sa mort. Il y réalisera un ultime diorama, le seul qui aura été conservé et qui fait l’objet d’une restauration ainsi que son écrin, l’église paroissiale St-Gervais et St-Protais qui accueillera à nouveau le Diorama tel qu’il avait été conçu par Daguerre en 1842.

La restauration du diorama de Bry sur Marne: http://www.bry94.fr/-La-restauration-du-diorama-.html

 


Les environnements immersifs du XIXe siècle

Louis-Jacques Mandé Daguerre, « le roublard » ?


 

Daguerre Louis-Jacques-Mandé photographié par Nadar [Entre 1854 et 1870]
Source gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France

 


Le texte qui suit est un article de M. E. Santini de Riols publié en deux parties dans La Science Française et La Science pour Tous, revue populaire de vulgarisation scientifique ( No 238 du 18 Août 1899 et No 239 du 23 Août 1899) – Source gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France


 

L’inventeur du Diorama

Il s’agit ici de la légende qui attribue à Daguerre l’invention du Diorama. Il en est, hélas! de cette invention comme de celle de la photographie: là, encore, Daguerre n’apparaît que comme un perfectionneur — ou peut-être un co-auteur.
Le Diorama est l’oeuvre du peintre Bouton et de Daguerre. Cependant, comme il devait le faire plus tard pour la photographie, Daguerre était un manoeuvrier de si haute envergure, qu’il réussit à se faire passer pour l’inventeur unique de ce procédé de trompe-l’oeil. Bien mieux: une comédie particulièrement regrettable se joua entre le Gouvernement et lui, grâce à Biot et à Arago, lorsqu’il fut question de lui payer l’abandon au domaine public des procédés de la photographie, qui appartenaient à Niepce autant et plus qu’à lui, et ceux du Diorama, qui étaient autant et plus de l’invention de Bouton que de la sienne.
Du reste, à l’origine même de l’exploitation du Diorama, Daguerre n’était connu que comme collaborateur de Bouton, et le public le qualifiait tout bonnement d’un des inventeurs du Diorama. Nous lisons, en effet, dans une lettre adressée, le 2 février 1827, au graveur Lemaitre par Nicéphore Niepce, l’inventeur de la photographie:
« … P. S. Connaissez-vous, monsieur, un des inventeurs du Diorama, M. Daguerre ?… Voici pourquoi je vous fais cette question. Ce monsieur ayant été informé, je ne sais trop comment, de l’objet de nos recherches, m’écrivit l’an passé, dans le courant de janvier, pour me faire savoir que, depuis fort longtemps, il s’occupait du même objet, et pour me demander si j’avais été plus heureux que lui dans mes résultats. Cependant, à l’en croire, il en aurait déjà obtenus de très étonnants et, malgré cela, il me priait de lui dire d’abord si je croyais la chose possible…
« Je ne vous dissimulerai pas, monsieur, qu’une pareille incohérence d’idées eut lieu de me surprendre,pour ne rien dire de plus, etc. »
Or, c’est surtout le Diorama qui fit connaître le nom de Daguerre dans le monde entier, quoiqu’il n’en fut pas le seul inventeur, et que son collaborateur fût même déjà célèbre comme peintre.
Comment l’opinion publique fut-elle trompée à ce point ? Cela se devine aisément l’audacieux, le bruyant, le boute-en-train perce toujours, et efface de sa personnalité tapageuse le modeste, le simple, le timide, l’ennemi du bruit, — le vrai savant.
Bouton {Charles-Marie), né en 1781, mort en 1854, était un excellent peintre dont la réputation n’était plus à faire quand il se lia avec Daguerre, et dont on cite d’admirables tableaux; entre autres une Vue de la Porte Saint-Jacques à Troyes (Salon de 1810); une Vue des tombeaux de Saint-Denis (ces deux tableaux lui valurent une deuxième médaille); un Intérieur des Thermes de Julien; la Chapelle du Calvaire de l’Eglise Saint-Roch et divers tableaux moins importants (Salons de 1812, 1814, 1817); Saint Louis au tombeau de sa mère (Salon de 1819), commande par le gouvernement pour le palais de Fontainebleau; même Salon: l’Intérieur de l’Eglise de Montmartre; Miguel Cervantes; Charles-Edouard découvert dans sa retraite; Jane Gray allant à la mort (1822) Naufrage prés d’une ruine gothique (1824); etc., etc.
Bouton remporta une médaille de première classe en 1829, et il avait déjà été décoré en 1825. C’était un véritable artiste, infiniment supérieur à son bruyant ami Daguerre; on peut lire dans le Dictionnaire des peintres et dans le Larousse la longue énumération de ses oeuvres; cette dernière encyclopédie s’exprime ainsi à son sujet: « … Bouton fut, avec Daguerre, l’inventeur du Diorama. Dans cette voie, il s’éleva au-dessus des grands décorateurs par la science de ses perspectives et l’art de ses effets de lumière. Ses chefs-d’oeuvre dans ce genre étaient la Vue d’un canal en Chine et l’Elise Saint-Paul de Rome, détruites dans l’incendie du Diorama, en 1839. »
La science de Bouton dans les perspectives et l’art de ses effets de lumière, profitaient à son bruyant ami. Celui-ci était, en outre, de son incontestable talent, ce que nous appelons aujourd’hui un roublard; et l’opticien Charles Chevalier, qui le connaissait bien, nous trace, en quelques mots, son véritable portrait; il nous le montre alerte, vif, remuant, primesautier, entier, tenace, ayant une étonnante confiance en lui-même et écoutant difficilement les conseils d’autrui; le Diorama et la Photographie devaient, par conséquent, être siens; lui seul pouvait être capable d’avoir imaginé ces deux inventions, et c’est tout au plus si Bouton fut connu du gros public comme associé avec Daguerre dans l’exploitation du Diorama. Dans tous les cas, il en fut bien vite oublié, devant les turbulentes réclames de son co-inventeur; sa personnalité fut absorbée par celle de Daguerre, comme devait l’être plus tard celle de Niepce.
Dans le Dictionnaire des connaissances humaines, rédigé sous la direction du docteur Lunel (1861-1864, 4 vol. in-4°), l’invention est attribuée à Bouton et Daguerre (Bouton d’abord); nous lisons ensuite à la page 32 du tome III: « Bouton a employé un procédé fort ingénieux pour arriver, par transition des ténèbres, à la lumière. Il se servait, à cet effet, d’une toile épaisse, très opaque, à laquelle il avait attaché, et ne faisant qu’un avec elle, d’autres morceaux de toile de plus en plus transparente, et qui se terminaient par du calicot et des gazes les plus légères. Cet appareil, qui bouchait hermétiquement la lumière, se déroulait d’un côté et s’enroulait de l’autre sur des rouleaux verticaux, ce qui permettait des résultats prompts et certains. »

Le Diorama, – jusqu’à plus ample informé, — est donc l’oeuvre de Bouton… et de Daguerre. C’est toujours Bouton qui, partout, est nommé le premier, et cela seul dit assez que l’invention est surtout de lui. Mais, comme il est juste d’attribuer aux deux artistes qui créèrent l’établissement, et l’entretinrent de leurs tableaux, la part qui leur revient dans l’exploitation, voici comment dans l’ouvrage déjà cité, s’exprime l’auteur de l’article, A. Sirven:
« Il existe un moyen très précieux pour changer complètement les effets de la lumière locale; c’est l’usage des verres de couleurs graduées dans chaque gamme, de manière à pouvoir passer d’une couleur à une autre coloration par les nuances intermédiaires les plus délicates. Ces verres s’interposent entre le tableau et la fenêtre, tout près de celle-ci, et l’on obtient, avec les couleurs bleues, bleuâtres et bleu-blanchâtres, les clairs de lune et la nuit; avec les gammes rosées, violacées, le matin et toute sa fraîcheur; les couleurs jaunes et orangées servent à imiter le soleil couchant; ces mêmes couleurs, augmentées du rouge, illuminent les objets comme s’ils étaient frappés par la lueur d’un incendie, ou bien encore donnent, à s’y tromper, la lumière d’une lampe ou d’une bougie.
« Des notes écrites de la main de Daguerre constatent que, sur vingt-neuf tableaux faits pour le premier établissement, lors de la fondation Bouton et Daguerre, dix-neuf ont été exécutés par Daguerre, huit par Bouton, et deux seulement en commun par les deux artistes.
« C’est le 11 juillet 1822 qu’eut lieu l’ouverture du Diorama, par deux tableaux extrêmement remarquables: la Vallée de Goldeau, par Daguerre, et la Cathédrale de Canterbury, par Bouton, vinrent ensuite le Port de Brest et le Port de Sainte-Marie, par Daguerre et Bouton.
« Daguerre fit paraître successivement la Chapelle d’Holyrood, la Chapelle de Roslyn, un Effet de brouillard et de neige; le Village d’Eintersen (Suisse), l’Incendie d’ Edimburg, le Pont de Thiers et le Saint-Gothard.
« Bouton fit aussi paraître les Vues de Rouen et de Meudon, le Cloître de Saint-Vaudrille, Saint-Pierre de Rome, l’Intérieur de la Cathédrale de Reims, Venise et le Campo-Santo.
« Daguerre, demeuré seul directeur du Diorama de Paris, y exposa six tableaux sortis de son pinceau, savoir: le Déluge, Vue de Paris (prise de Montmartre); le 2S juillet 1830 à l’Hôtel de Ville, le tombeau de Napoléonon. le monl-Blanc et la Forêt Noire.
« Jusqu’alors tous les changements d’effets s’étaient opérés sur des verres de couleurs habilement gradués. Daguerre, tout en conservant cette ressource pour les tableaux qui vont suivre, y apporta une notable amélioration, celle du double effet; dans ce nouveau système de peinture, la nature est représentée en plein jour, par toutes des modifications de lumière, pour arriver à la nuit obscure, puis à un éclairage, soit de la lune, soit de lumières artificielles. Voici l’ordre de ces nouvelles créations: le Bassin du commerce de Gand, la Messe de minuit dans l’église de Saint-Etienne-du-Mont; la Vallée de Goldeau (déjà nommée); le Temple de Salomon et le Sermon dans l’Eglise Sainte-Marie, de Montréal. »
C’est de ce jour, sans doute, que, pour avoir apporté un perfectionnement au Diorama de Bouton, Daguerre dût s’en proclamer urbi et orbi l’inventeur; on le vit d’ailleurs plus tard, pour avoir apporté un perfectionnement considérable aux procédés photographiques de Niepce; se proclamer l’inventeur de la photographie, et, dans une brochure fameuse, rabaisser son maître mort, et lui dénier la moindre part dans cette découverte. M. A. Sirven continue ainsi: « Ici se termine l’existence du premier Diorama fondé à Paris; car, le 8 mars 1839, l’établissement fut entièrement détruit par un incendie.
« Bouton, qui, après une séparation avec Daguerre, était allé fonder un Diorama à Londres, y composa les tableaux suivants: les Caveaux de Saint-Denis; Campo Vaccino; l’Eglise Saint-Paul; l’Intérieur de Santa Croce (à Florence) enfin Tivoli et Westminster.
« De retour à Paris, il se hâta de créer un second Diorama, et il l’inaugura par la Vue de la ville de Fribourg et l’Intérieur de la Basilique de Saint-Paul, qui représentait d’abord l’église dans toute sa splendeur, puis, par une décomposition graduelle que l’oeil du spectateur pouvait suivre, on la voyait telle qu’elle était depuis plusieurs années après l’incendie qui l’avait détruite, et alors que les visiteurs affluaient pour visiter ses ruines imposantes.
« A ces tableaux succédèrent le Déluge, l’Intérieur de l’Eglise Saint-Marc (à Venise), l’Inondation de la Loire, la Vue de Chine, ouvrages qui clôturèrent le second Diorama, car celui-ci fut encore la proie des flammes; tout fut consumé. Bouton, en proie à un chagrin mortel, mourut peu de temps après (1854) ».
Si le lecteur veut ouvrir la Grande Encyclopédie, tome VII, p. 884, il lira encore à l’article BOUTON (Charles- Marie): « Associé avec Daguerre, Il fut lu créateur du premier Diorama et l’initiateur en France de ces établissements artistiques, si nombreux aujourd’hui. »
Ici, pas d’ambiguïté Bouton est bien le créateur du Diorama; Daguerre n’est que son associé, peut être pour l’invention, dans tous les cas pour l’exploitation et la confection des tableaux.
Du reste, si j’en crois les journaux de l’époque, il était spécialement chargé de la partie réclame et publicité. Voici ce qu’on peut lire, à la page 2, dans le Figaro du dimanche 3 mars 1839 (cinq jours avant l’incendie du premier Diorama): Les beautés du Diorama. Suit un article dans lequel on parle du chantage exercé par le directeur du Courrier des Théâtres sur les chanteurs, les danseurs, etc., pour leur distribuer l’éloge ou bien le blâme — c’est-à-dire l’éreintement complet, — selon qu’ils paient ou ne paient pas: « Nous ne connaissons, dit l’auteur de l’article, que deux choses, dans tout Paris, que le directeur du Courrier des Théâtres veuille bien trouver irréprochables; savoir: les soeurs Essler et le diorama de M. Daguerre…»
On commençait à le croire l’inventeur unique du Diorama. – Suivent soixante lignes dans lesquelles on raconte que Daguerre paie au sieur lemaître, directeur du Courrier des théâtres, 1.200 francs par an pour une réclame de chaque jour sous forme de compte rendu élogieux: Daguerre ayant oublié de payer un trimestre échu, fut éreinté de la belle manière, et cela jusqu’à ce qu’il se fût acquitté.
Dans le Bulletin de la Société d’encouragement pour l’industrie nationale, du mois de décembre de cette même année 1839, nous lisons, à la page 478 du tome XXXVIII: « Les premières recherches pour fixer les images recueillies dans la chambre obscure remontent à 1814; elles appartiennent incontestablement à M. Niepce. Ce fut en 1827 que, pour la première fois, M. Niepce, entrainé par un penchant irrésistible vers l’étude des sciences physiques et chimiques, fut mis en relation avec M. Daguerre, l’un des fondateurs du Diorama », etc. — On ne dit jamais: L’ inventeur.
Ouvrons maintenant le Dictionnaire de la conversation et de la lecture: nous y verrons, tome III, page 616, à l’article Bouton: « Peintre et Directeur du Diorama, inventé par lui et Daguerre… – En 1819, son Saint Louis au tombeau de sa mère lui valut la médaille d’or. Déjà, en 1810, il avait obtenu cette distinction. A cette époque, M. Bouton était tenu pour un peintre d’intérieur qui n’avait plus aucun secret à demander à la science. Il avait donné, dans son tableau des Souterrains de Saint- Denis, et dans celui d’une Vue de la Porte Saint-Jacques, à Troyes, toute la mesure du talent qu’il devait avoir. Comme peintre, M. Bouton n’a pas, depuis, sensiblement amélioré son faire, bien qu’il ait continué assez assidûment la pratique de son art. Cela tient à ce que M. Bouton, qui, depuis longtemps, sans doute, méditait les projets de peinture à grand spectacle qu’il a réalisés au Diorama, avait pour préoccupation presque exclusive les procédés matériels de la peinture, la machine, selon l’expression pittoresque de l’Encyclopédie. Le peintre s’est oblitéré dans le décorateur.
« Du reste, personne ne contestera que MM. Bouton et Daguerre (toujours Bouton avant Daguerre) n’aient laissé bien loin derrière eux les Pompeo Aldrovandini, les Orlandi, les Tesi, les Bibiène, dans l’art de la perspective et la distribution de la lumière. Outre ses dioramas, faits avec ou sans la collaboration de M. Daguerre, M. Bouton a peint un assez grand nombre de tableaux, parmi lesquels. » (suit une longue énumération des travaux de l’artiste).
Voyez le Dictionnaire biographique et bibliographique d’Alfred Dantès (Paris, 1873, gros in-8°); l’article Bouton porte: « Peintre, il brilla dans la perspective, et fut, avec Daguerre, l’inventeur du Diorama, » etc.
Consultez le Nouveau dictionnaire d’histoire, de géographie,de mythologie et de biographie, par A. Descubes (Paris, 1889, 2 vol. in-8°); vous lirez à l’article Bouton: « Il fut, avec Daguerre, l’inventeur du Diorama, et s’éleva, dans cette voie nouvelle, au-dessus des grands décorateurs par la science de ses perspectives et l’art de ses effets de lumière, » etc.
Consultez Charles Cabet: Dictionnaire des artistes de l’Ecole française au XIXe siècle (Paris, 1831, in-8°); voyez le Journal des Débats, numéro du 30 juin 1853, et tant d’autres ouvrages: partout Bouton est l’inventeur, ou le co-inventeur du Diorama.

Et l’on ne connaît pourtant que Daguerre !

Mais Bouton était un timide, un simple. Il eût fait un triste commis-voyageur, un mauvais courtier de publicité. Il ne dansait pas sur la corde. Et son associé roublard eut tôt fait de tirer à lui la couverture de l’invention, à laquelle on ne saura jamais, d’ailleurs, la part qu’il a prise.
Or, lorsqu’il s’agit, plus tard, d’acheter à Daguerre et au fils de Nicéphore Niepce leurs procédés photographiques, le gouvernement avait d’abord alloué à chacun d’eux un rente de 4.000 francs; puis, il ajouta 2.000 francs de rente au lot de Daguerre, pour que celui-ci rendit publics les procédés du Diorama — alors exploités à Londres par Bouton !
On se demande avec une légitime stupéfaction pourquoi le peintre Bouton, inventeur ou co-inventeur du Diorama,et alors en Angleterre, ne fut pas consulté par Daguerre sur l’opportunité de cette divulgation et, ensuite, pourquoi il n’eut aucune part à cette bizarre prodigalité gouvernementale?…
L’exposé ci dessus établit, pourtant d’une manière irréfutable que l’invention appartenait aux deux artistes; la raison sociale commençait même par le nom de Bouton, comme plus tard, une autre association, où Daguerre joua un rôle malheureux, commençait par Niepce.
Il y a ainsi, dans la vie de certains inventeurs, bien des points d’interrogation qui resteront toujours sans réponse. Il ressort bien d’ailleurs, de tout ce qui précède, que, du vivant même des deux inventeurs associés, Bouton était passé à l’état de quantité négligeable, malgré son talent et sa haute renommée, ses deux médailles d’or au Salon, sa croix de la Légion d’honneur et ses commandes du gouvernement.
L’Etat lui-même l’ignore. Daguerre seul encombre l’horizon; les savants ne jurent que par lui; le public, troupeau de Panurge, suit le mouvement; et, dans cent ans, dans deux cents ans, on continuera d’attribuer à Daguerre seul, dans les masses, l’invention du Diorama et de la Photographie.

Pourtant, l’heure de la justice et de la vérité a sonné pour Nicéphore Niepce, qui reprend peu à peu la place dont on l’avait chassé. J’ai cru qu’il y avait peut-être quelque utilité à restituer aussi à Charles-Marie Bouton ce qui lui est dû.

Cuique suum.

E. Santini de Riols.

 


Si l’auteur de l’article précédent porte un jugement très sévère sur la personnalité de M. Daguerre, et semble tenté de ne lui accorder qu’un rôle de « perfectionneur » dans les inventions qu’il a pu revendiquer, il ne remet cependant pas en cause ses qualités artistiques: Daguerre a été aussi, et de manière incontestée, un grand peintre-décorateur, ainsi que le confirme ce nouvel article, publié dans L’Informateur de la photographie : organe officiel de la Chambre syndicale des fabricants et négociants de la photographie. 08/1924 – Source gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France


Daguerre décorateur de théâtre

Daguerre naquit à Cormeilles en-Parisis en 1787; en 1792, sa famille vint habiter Orléans ; dès la sortie de l’école, il manifestait de grandes aptitudes pour le dessin, et fut placé par son père chez un architecte de la ville.
Mais le jeune homme préférait s’adonner au portrait et au paysage; vers seize ans, il voulut même partir à Paris pour étudier son art ; ses parents se décidèrent à le faire entrer chez Degotti, décorateur à l’Opéra […].
Daguerre aborda donc la décoration théâtrale vers 1804.
Il fit dans cette spécialité de rapides progrès, et, doué d’un esprit chercheur, arriva même peu à peu à transformer la technique de son art, alors assez rudimentaire:
Il peignait ses décors comme de véritables tableaux,et avec un soin méticuleux, puis, grâce à des jeux savants et variés de lumière, moyens quasi inconnus jusqu’à lui,il s’efforçait de leur faire rendre les effets et le relief des décors véritables qu’offre la nature.
Aussi, ses productions arrivèrent-elles à connaître le plus grand succès: le public s’empressait à l’Opéra, ou à l’Ambigu-Comique, autant pour admirer le cadre que pour voir la pièce.
L’un de ses décors les plus vantés fut, à l’Ambigu Comique, celui du «Songe», aux enviions de 1819: au-dessus d’un paysage nocturne, la lune accomplissait lentement sa course.
Signalons également, à ce même théâtre, et vers la même époque, les louanges accordées à sa décoration du « Belvéder », qui comportait, paraît-il, un remarquable effet de soleil.
Un décor, qui fit de même sensation, fut celui.de « La Lampe merveilleuse », à l’Opéra, peint en collaboration avec Cicéri, autre grand décorateur et paysagiste de l’époque ; Daguerre y avait créé un tableau dans lequel le soleil, cette fois, poursuivait son chemin à travers le ciel.
Nous n’avons pu retrouver encore de traces graphiques de ces célèbres décorations ; nous en possédons une autre qui fut aussi fort appréciée à son heure : celle d’ « Elodie », à l’Ambigu-Comique.
Le décor du deuxième acte.
Le premier décor du troisième acte.
Le second décor du troisième acte.
Notons que la lithographie représentant le premier décor du troisième acte a été éditée à Milan, preuve du renom des oeuvres de Daguerre à l’étranger.
Mentionnons en passant les autres décorations dont le souvenir a survécu : « Les Macchabées », « Calas », « La Forêt de Sénart », « La Chapelle de Gien-Korn », « La Vampire », enfin, où tous vinrent contempler un saisissant effet de nuit.
Nous ne voulons pas clore ce paragraphe sur Daguerre décorateur de théâtre, sans vous apprendre qu’il était l’auteur de la composition ornant, en 1820, le plafond de l’Odéon : elle représentait les signes du zodiaque, et les divinités présidant aux douze mois de l’année ; le rideau portait une vue « dont la beauté quelquefois rendait lugubre les décorations s’offrant à l’oeil à son lever », dit un auteur contemporain ; cette vue était aussi de Daguerre, vraisemblablement.

Daguerre dessinateur et peintre.

Nous n’avons pu recueillir jusqu’à présent qu’un seul tableau de Daguerre ; mais il est fort intéressant.
Il ne porte pas de signature; tout plaide.cependant en faveur de son authenticité.
De dimensions restreintes, 15 sur 21, environ, il est peint sur un velours brun, tendu sur un panneau d’épais carton.
Au dos, une mention manuscrite, de l’époque : « Effet de nuit peint par Daguerre » ; nous avons protégé cette inscription par un verre.
Le procédé de peinture est très curieux : les couleurs à l’huile sont employées particulièrement pour les tons clairs, et une espèce de teinture du velours pour les tons foncés ; on sait du reste que Daguerre aimait à rechercher et à appliquer des procédés inédits ; c’est ainsi que, dans les dernières années de sa vie, il peignait sous verre, ce verre servant de vernis ; ces originales peintures étaient monochromes ; il enduisait le dessous du verre d’une couche un peu épaisse de couleur, translucide de nature, puis, avec le doigt, il modelait si l’on peut dire cette couche, pour en diminuer plus ou moins l’épaisseur, donc la transparence, suivant la valeur du ton, jusqu’à mettre le verre à nu dans les grandes lumières ; ce travail une fois sec, il le doublait d’une feuille blanche, et obtenait ainsi de petits camaïeux du genre des fixés, et au rendu puissant.
Le sujet de ce tableautin est un effet de nuit dans une forêt ; des arbres majestueux forment une longue allée, et la lune, en son plein, se détache au fond, sous l’ogive des branches, comme, dans la nef sombre d’une cathédrale, une rosace sur un tympan; les troncs des arbres, piliers de cette voûte de feuillage, se détachent successivement les uns sur les autres, cernés qu’ils sont de lumière par le contre-éclairage, et le sol, depuis le lointain, est jonché de reflets ; tout l’art de Daguerre est contenu dans ce petit cadre.
N’oublions pas non plus que Daguerre traita un effet analogue dans l’un de ses tableaux du Diorama intitulé « La Forêt-Noire », mais les arbres étaient des sapins.
Si nous ne possédons qu’un tableau de Daguerre, nous avons en revanche trouvé de lui d’assez nombreuses lithographies, ou, plus exactement, des lithographies exécutées d’après ses dessins ou ses tableaux ; Daguerre, en effet, ne semble pas avoir travaillé lui-même sur la pierre. En voici la nomenclature.
Entrée de l’église du Saint-Sépulcre, l’une des premières lithographies d’après Daguerre.
Entrée du palais du cardinal d’Amboise à Gaillon ; le palais se détache vigoureusement au premier plan, sur une belle perspective de paysage et de ciel.
Ruines de l’abbaye de Jumièges, délicat effet de contre soleil dans le brouillard.
Intérieur de l’église d’Harfleur ; un puissant faisceau de lumière pénètre l’ombre de la nef ; c’est une fine lithographie à la plume;
Intérieur de la chapelle des Feuillants, d’après un tableau de Daguerre ; cette « dernière lithographie mérite de retenir notre attention à un double point de vue.
Elle est d’abord due au talent de Lemaître, l’habile graveur qui collabora auparavant avec Niépce, en procédant à la morsure des planches que lui adressait l’inventeur de la Photographie.
Cette épreuve montre bien ensuite le soin et l’amour du détail pittoresque que Daguerre apportait dans ses tableaux; quelle scrupuleuse notation des moindres effets de lumière, quelle juste perspective aussi, grâce à laquelle tout est si bien à sa place !… Nous comprenons alors quelle saisissante vérité devait se dégager de ses grands tableaux, une fois qu’ils étaient mis en valeur par un éclairage approprié, soit au théâtre, soit plus tard au Diorama. […]

 


 

Daguerre, Louis-Jacques-Mandé: Aladin ou La lampe merveilleuse, esquisse de décor de l’acte III, 1822.
Source gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France

 

Théâtre de l’Ambigu comique. Elodie. Décoration du 2ème Acte par Daguerre – Lith. de G. Engelmann. [1822].
Source gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France

 

Daguerre Louis Jacques Mandé : Ruines de lʼAbbaye de Jumiège
Lithographie extraite de l’ouvrage Voyages pittoresques et romantiques dans l’ancienne France par Ch. Nodier, J. Taylor et A. de Cailleux – Ancienne Normandie.
Source gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France

 

Daguerre, Louis-Jacques-Mandé: Intérieur de l’église de Brou
Source gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France

 

The Ruins of Holyrood Chapel (Louis Daguerre), 1824 – Walker Art Galley
Source Wikipedia (Google Art Project)