Une dimension supplémentaire

Le Cinéorama de Raoul Grimouin-Sanson & Le Cyclorama


Les environnements immersifs du XIXe siècle

Le Cinéorama de Raoul Grimouin-Sanson


 

 

Le Cinéorama – Vue de l’intérieur
Gravure extraite du Scientific American Supplément No 1287 du 1 septembre 1900
Source Wikipedia

 

Le Cinéorama devait être le clou de l’exposition universelle de 1900. Les publications qui annonçaient cette attraction étaient totalement dithyrambiques comme en témoigne cet article publié dans le quotidien « Le Gaulois » du vendredi 27 avril 1900:

« Le Gaulois a rendu compte, ces jours-ci, de l’intéressante expérience qui avait attiré sur le terre-plein des Tuileries et sur la place de la Concorde une foule nombreuse, nous voulons parler de l’ascension libre du ballon Cinéorama destiné à cinématographier, grâce à une série d’appareils inventés par M. Grimoin-Sanson, le panorama vivant de la capitale, de l’Exposition et de ses environs.
Jamais pareille entreprise n’avait pu être tentée jusqu’à présent, et son succès ouvre toute une voie nouvelle à cette invention si curieuse de la cinématographie, grâce à laquelle la vie elle-même,prise sur le fait,  peut être reconstituée dans tous ses détails et transportée loin des milieux où elle a été fixée.
C’est grâce à la réalisation de cette entreprise que l’Exposition de 1900 va pouvoir nous donner, dans les premiers jours du mois prochain, un spectacle qui comptera assurément parmi les nouveautés les plus stupéfiantes de cette exhibition où la science et l’imagination se sont combinées de la plus heureuse façon pour l’étonnement, l’amusement et l’instruction de ses visiteurs.
Avant de dire quel sera ce spectacle, comment il sera installé et présenté au public, disons quelques mots de l’invention elle-même du cinéorama qui, comme toutes les vraies grandes inventions, est d’une simplicité théorique presque géniale, mais qui a rencontré, dans la pratique, un certain nombre de difficultés et d’obstacles qui ont tous été heureusement vaincus.
Le dispositif du cinéorama se compose d’une série de dix cinématographes d’un type spécial et nouveau, réunis entre eux et actionnés par une roue unique qui, grâce à des engrenages précis, leur imprime un mouvement d’un synchronisme absolu. Ces dix cinématographes sont juxtaposés suivant les dix faces d’un décagone, de telle sorte que les dix images obtenues embrassent tout le panorama, tout l’horizon, dont l’appareil se trouve être le centre. Ces dix appareils, mis simultanément en mouvement pendant un temps déterminé, reproduisent donc sur les pellicules non seulement tout le panorama environnant, mais aussi tous les mouvements de personnes et de choses qui se seront exécutés dans ce champ immense.
Voilà pour la première opération du cinématographe, opération toute photographique, qui consiste à prendre sur une série de pellicules une vue animée.
Pour la seconde opération, celle qui se déroule sous les yeux du public et qui consiste dans la projection des vues obtenues, voici comment on procède:
Supposons une toile panoramique décagonale, donnant l’illusion d’un cercle parfait,formée de dix écrans blancs dont chacun correspond à l’un des cinématographes dont se compose l’appareil central. Supposons maintenant que les images de ces dix cinématographes soient projetées sur ces dix panneaux, et voilà tout aussitôt que l’horizon se remplit, se meuble, se peuple, et que le spectateur placé au-dessus de l’appareil se sent devenir le centre d’un mouvement, d’une vie dont le cinéorama lui apporte l’illusion si complète, qu’il s’imagine participer lui-même à ce mouvement et à cette vie. Ajoutons que cette illusion n’est si complète que parce que la distance entre le spectateur et les écrans est calculée de telle sorte que les personnages des premières places ont la grandeur naturelle.
De plus, grâce à un procédé également nouveau,qui ne se réclame point, assurément, de la photographie des couleurs, mais qui permet d’obtenir, par des soins patients avec le cercle, le manchon supérieur, le filet, les cordages, exactement empruntés aux appareils aérostatiques.
Un aéronaute est là qui commande les dernières manoeuvres, tandis que tout autour, projetée sur des écrans, c’est la foule, toujours animée et curieuse, qui assiste aux ascensions.
Cette foule, ce sera tout bonnement celle qui assistait l’autre jour à l’ascension libre du ballon Cinéorama aux Tuileries, foule composée d’un grand nombre de notabilités parisiennes.
Au signal de: « Lâchez tout! » le voyageur verra cette foule s’abaisser, s’éloigner, diminuer au-dessous de lui. Puis, ce sera l’horizon élargi, la banlieue développant à l’infini son panorama, et Paris aperçu très loin, très loin, avec la curieuse géométrie de ses rues, les taches noires de ses édifice, et toute menue, toute grouillante,comme une fourmilière,la foule s’agitant…
A partir de ce moment, le spectateur, ou plutôt, le voyageur, supposera faire un raid fantastique à travers les espaces. Il sera successivement transporté à Saint-Pétersbourg,sur la perspective Newsky; à Constantinople, sur le pont de Galata; au désert, en pleine cohue de fantasia arabe; à Venise, au Prater; en plein carnaval de Nice; en Suisse, sur les cimes d’un glacier; en Espagne, au milieu d’une corrida ensoleillée et mouvementée, avec éventrement de chevaux et mort du taureau au-dessus de l’Océan déchaîné; au milieu d’une bataille, parmi les mouvements de l’artillerie, et les charges de cavalerie; dans les fjords de Norvège, etc.
Le voyage étant terminé, la descente à terre commencera, et de la plus ingénieuse façon. Les projections du départ seront de nouveau présentées au spectateur,mais, cette fois-ci, rebours. Et insensiblement, il reviendra au point précis d’où il est parti, après un voyage vraiment extraordinaire et fabuleux.
N’est-ce point là une imagination tout à fait charmante dans sa nouveauté? Et était-il possible d’imaginer un spectacle mieux combiné pour amuser et surprendre?
Mais après les émotions de toutes sortes éprouvées pendant ce voyage stupéfiant et charmeur, le touriste ne sera point fâché de se reposer et de se refaire quelque peu. Il le pourra, sans sortir du palais du ballon cinéorama, en pénétrant directement dans la fameuse maison Kammerzell du Vieux-Strasbourg, exactement restituée.
Après quoi, il n’aura plus qu’une envie, recommencer, ce qui lui sera facile, puisque le cinéorama donnera quotidiennement, dès les premiers jours du mois prochain, une série ininterrompue de représentations, depuis l’heure de l’ouverture jusqu’à celle de la fermeture des portes de l’Exposition.
Et l’on peut prédire qu’il ne désemplira pas.
Tout-Paris »

 

Le Cinéorama – Installation du dispositif de prise de vue panoramique (10 caméras)
Gravure extraite du Scientific American Supplément No 1287 du 1 septembre 1900
Source Wikipedia

 

Le Cinéorama – Détail sur le dispositif réunissant 10 appareils de projection équipés de lampes à arc.
Gravure extraite du Scientific American Supplément No 1287 du 1 septembre 1900
Source Wikipedia

 


 

Les difficultés techniques de mise en oeuvre du dispositif, associées au risque d’incendie provoqué par le nombre élevé de projecteurs, vont malheureusement contrarier cette entreprise.

 



« Désireux de représenter L’Aérophile au premier voyage fictif du fameux Ballon-Cinéorama de l’Exposition, annoncé par des milliers d’affiches et une ascension sensationnelle, je guettais l’inauguration tant de fois ajournée, lorsque, passant un dimanche de juillet au quartier des « Ramas », je vis sur les marches de l’établissement de M. Grimoin-Sanson une dizaine de jeunes élèves du collège Stanislas accompagnés de leur surveillant et derrière, faisant queue, quelques personnes attendant elles aussi le moment solennel où le rideau serait enfin tiré.
Renseignement pris au guichet, la première séance allait commencer. Je me joignais au petit groupe et j’attendais une grande demi heure; heureusement que la brasserie Kammerzel était proche, je m’y rendis, car le public perdait patience et seuls les petits Stanislas tenaient bon, voulant affronter les périls de ce premier voyage.
Enfin, vers trois heures, un mouvement se produit, le rideau vert se soulève, les Stanislas entrent; je me précipite derrière eux et nous grimpons un escalier rapide qui conduit dans une grande salle circulaire, excessivement sombre, où l’on distingue difficilement une nacelle accessible par un deuxième escalier.
Un gardien, habillé en « capitaine de ballon » ancienne manière, tout galonné d’or, commence son explication. Nous ne pouvons résister au désir de la reproduire: « Le Ballon-Cinéorama qui va nous enlever est celui qui est parti des Tuileries il y a quelques semaines; il va nous conduire dans les grandes villes du monde et vous y verrez les scènes les plus curieuses de la vie de chaque peuple. Tenez-vous bien, nous allons partir. »
Alors commence un bruit épouvantable, comparable à celui de la machinerie d’un bateau à vapeur et je distingue vaguement, dans la nuit, sous la nacelle, une grande caisse polygonale avec une dizaine d’ouvertures d’où doivent fuser des projections cinématographiques.
Le vacarme redouble et l’on ne voit toujours rien. Je pense involontairement à la fable du singe qui a oublié d’allumer sa lanterne. Les petits Stanislas s’amusent follement et je commence à m’inquiéter, car j’ai vu la silhouette de M. Grimoin-Sanson frissonner à l’idée que ça marchera peut-être pas.
Le « capitaine » ne s’émeut pas pour si peu lui, il explique, avec une étonnante volubilité, que nous ne distinguons rien parce que nous ne sommes pas encore partis, il suffit de jeter des sacs de lest. On attend encore quelques minutes: fracas et ronflement de machines, coup de sifflet et des filets de lumière s’échappent enfin de l’appareil projetant sur une toile circulaire des images confuses vaguement coloriées. Je comprends alors que ces dix images doivent « théoriquement » se réunir en une seule pour constituer une vue panoramique. Malheureusement il n’en est rien; aucune n’est à la même hauteur que sa voisine, ça danse terriblement. Les terrasses des Tuileries semblent escalader le ciel, tandis que la tour Eiffel rentre sous terre.
Les spectateurs (plaignons-les de n’avoir pu échapper au photographe) sont pris de la danse de Saint-Gui. C’est la vue prise par l’appareil à bord du ballon des Tuileries.
Nouveaux coups de sifflet, les bandes cinématographiques se déroulent avec des vitesses différentes, d’autres se déchirent. Alors commence la vision la plus vraie que l’on puisse rêver du « chaos ».
Le « capitaine » crie: « tenez-vous, il y a un peu de vent! »
Nous croyons qu’un cataclysme va arriver, les arbres se précipitent les uns sur les autres, le public danse une sarabande folle dans le jardin, les monuments tournoient en délire. Ce n’est pas un ballon, ce sont des montagnes russes gigantesques.
Enfin la vision cesse. Il était temps pour nos méninges! Le « capitaine », qui sans doute assistait aux répétitions, ne désarme pas: « Nous sommes dans la nuit, parce que nous traversons un nuage très épais. Nous allons vers Bruxelles, où nous pratiquerons la descente artificielle, à la manière des grands aéronautes, c’est-à-dire en secouant les cordages.
Les machines remarchent, huit appareils sur dix seulement se décident à projeter quelque chose: c’est une place à Bruxelles, avec de grands trous noirs, là où il n’y a pas image. Le chaos recommence et cependant la vue a été prise sur un solide échafaudage.
Puis, fête du carnaval à Nice, course de taureaux à Madrid, embarquement de troupes pour le Transvaal, voyage en mer., et l’on cesse la représentation, car on a pitié des spectateurs qui se tiennent la tête pour s’assurer qu’elle n’a pas éclaté dans ce malheureux voyage. Il est impossible de décrire la course folle que faisaient les personnages, les masques et toréadors, et les vagues hors nature que vomissait l’Océan.
Le « capitaine » désarme cette fois; annonce que l’expérience n’ayant pas réussi, les représentations seront suspendues quelques jours pour perfectionnement des appareils, et l’on sort dans le Champ-de-Mars, tandis que les portes du Ballon-Cinéorama sont cadenassées derrière nous. Cette attraction, retenue comme « clou », par le commissariat de l’Exposition, n’a plus rouvert sa porte et l’enseigne a été enlevée.
Peut être, dans quelques années, M. Grimoin-Sanson, père du « Cinématographe panoramique », trouvera-t-il d’autres machines qui permettront de réaliser son intéressant projet. Il est venu seulement trop tôt.
Voilà comment un rédacteur de l’Aérophile et une poignée de Stanislas ont été les seuls voyageurs du Ballon-Cinéorama.
Georges BANS »

Extrait de L’Aérophile, Revue mensuelle illustrée de l’aéronautique, Janvier 1900
Source gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France

 


Les environnements immersifs du XIXe siècle

Le Cyclorama


 

 

 

 

La photographie est loin d’avoir donné chez nous tout ce dont elle est susceptible. C’est ainsi que les panoramas, dont la vogue semble être passée, pourraient certainement tirer un très grand parti de la photographie.
Daguerre inventa pourtant successivement le diorama et la photographie; néanmoins personne ne semble avoir eu chez nous l’idée de marier ces deux inventions.
Et cependant, dès les premiers temps de la photographie, on a cherché à l’appliquer à la reproduction de panorama; c’est en 1845 que Martens fit présenter à l’Académie des sciences par Arago le premier appareil photographique destiné a prendre des panoramas. Le fond de la chambre et la surface sensible employée étaient de forme cylindrique; l’objectif ne comportait qu’une seule lentille qu’on pourrait faire tourner autour d’un axe passant par son centre optique; cet appareil a été perfectionné par le lieutenant-colonel Moessard qui lui a donné le nom de cylindrographe. Le fond de la chambre est cylindrique comme dans l’appareil de Martens; mais les châssis négatifs destinés à recevoir la préparation sensible, qui est une pellicule, sont souples et peuvent à volonté être rendus plans ou cylindriques; l’objectif tourne autour d’un axe passant par son point nodal d’émergence.
L’ingénieur Dumoizeau a imaginé ainsi deux modèles de chambres panoramiques auxquelles il a donné le nom de « cyclographes ».
Le lieutenant-colonel Moessard a particulièrement étudié le problème des projections panoramiques; mais peu de personnes ont pu assister à cet intéressant spectacle qui n’a guère été répété que deux fois, lors des conférences sur la photographie organisées au Conservatoire national des Arts et Métiers et lors d’un Congrès.
Un ingénieux américain a, en 1896, eu l’idée de combiner l’idée des anciens panoramas avec le cinématographe.Il a donné le nom de cyclorama à son invention que nous proposons de décrire, dans l’espoir qu’il aura des imitateurs en France. Une telle création ne pourrait manquer d’être un des « clous» de l’exposition de 1900. Il est on ne peut plus aisé dans le cyclorama de changer les sujets et d’éviter ainsi le principal inconvénient des anciens panoramas qui était la monotonie.
Une salle d environ 30 mètres de diamètre et 9 mètres de haut, disposée comme pour un panorama fait très bien l’affaire. La muraille, au lieu d’être peinte, est recouverte d’un enduit blanc mat, afin de recevoir les projections lumineuses faites au moyen de lanternes disposées dans une sorte de nacelle pendue comme un lustre au plafond de là salle (fig. 1).
Cette nacelle sur laquelle se tient l’opérateur était supportée dans le cyclorama organisé par M. Chase à Chicago, par un puissant tube d’acier et par quelques haubans en fil d’acier qui en assuraient la fixité.

 

 

Le diamètre de celte nacelle étant 2 m. 50, l’opérateur avait largement la place nécessaire pour se mouvoir et pour manoeuvrer les appareils. Ceux-ci, pour faciliter leur déplacement, étaient d’ailleurs fixés sur un certain nombre de chariots (8 à 10) glissant sur des rails posés sur une sorte de table annulaire. Chaque appareil de projection se composait de deux lanternes superposées afin de pouvoir aisément changer les vues: chaque lanterne était pourvue de diaphragmes, de verres de couleur et de tous accessoires permettant d’obtenir à volonté des effets de crépuscule, de lever et de coucher de soleil, etc.
L’éclairage employé est l’éclairage électrique; les fils amenant le courant passent à l’intérieur du tube d’acier et les commutateurs, rhéostats, etc. permettant d’allumer ou d’éteindre tel ou tel appareil, ou de faire varier l’éclairage sont placés à portée de l’opérateur.
L’image projetée avait, dans le modèle construit par M. Chase, quatre-vingt-dix mètres de circonférence sur neuf mètres de haut.
Les images projetées par deux lanternes voisines sont en partie superposées au début; mais, lorsque la mise au point est effectuée, on limite l’étendue de chacune d’elles par des diaphragmes de manière à ce que l’impression soit complète.
Lorsque l’image est entièrement réglée, on l’anime en y faisant mouvoir des nuages en produisant des effets de lune, en projetant des navires en mouvement; on donne de l’animation à une rue, à un boulevard, en y projetant, à l’aide d’un cinématographe, un régiment en marche, etc.
Une telle installation, bien comprise, bien organisée, ne pourrait manquer d’avoir un énorme succès à l’Exposition de 1900. Avis aux inventeurs et aux capitalistes
G.-H. NIEWENGLOWSKI.

 

Le texte est extrait de l’hebdomadaire La science française, revue de vulgarisation scientifique / second semestre 1898 – Source gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France. Les illustrations proviennent de l’ouvrage Magic stage illusions and scientific diversions / compiled and edited by Albert A. Hopkins / London Sampson Low, Marston and Company Limited  1897 – Source Archive.org