Une dimension supplémentaire

Le Maréorama d’Hugo d’Alesi


Les environnements immersifs du XIXe siècle

Le Maréorama d’Hugo d’Alesi


 

Affiche: Exposition Universelle de 1900. Le Maréorama , Champs de Mars, en face de la gare
Source gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France

 

 

La machinerie du Maréorama
Gravure extraite de La vie Parisienne 37ème année – No 2 – 14 janvier 1899
Source: gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France

 

 

Les toiles, ayant 750 mètres de longueur et 10 de hauteur, s’enroulent sur des cylindres verticaux placés sur des flotteurs F; le poids de la toile fait descendre le cylindre de la quantité voulue pour que la partie supérieure de celle-ci se présente toujours en face des crochets disposés en hélice sur la partie conique qui termine le cylindre. Un moteur M, placé à la partie supérieure, fait tourner le cylindre qui doit recevoir la toile.

 Gravure et légende extraites de l’ouvrage l’Exposition du siècle de A. Quantin
Source: us.archive.org

 


 

 

Les attractions ne feront pas défaut à l’Exposition de 1900, car jamais on n’a vu tant d’inventions. Le total des projets proposés par l’initiative privée s’élève actuellement, en chiffres ronds, à seize cent cinquante, et il en arrive encore tous les jours !…
Parmi ces projets, il y en a de fantastiques, d’irréalisables, mais il y en a aussi — et beaucoup — de réellement intéressants. En première ligne, il faut classer ceux qui remplissent la multiple condition d’être instructifs, pratiques et intéressants. Et au premier rang de ceux-là se place le Maréorama.
Le Maréorama ? que signifie ce nom ? Tout simplement panorama de la mer.
Mais ne croyez pas avoir affaire au panorama classique, vieux d’un siècle et usé jusqu’à la corde. Ce ne serait vraiment pas la peine. Non, il s’agit d’ un spectacle nouveau, inédit et dont jusqu’à présent on n’aurait pas osé même concevoir l’idée.
Depuis longtemps déjà on recherche l’émotion, non plus seulement dans la vue, mais surtout dans la sensation propre. Les montagnes russe, remises à la mode, ont fait pousser de délicieux petits cris d’effroi à nos mondaines et demi-mondaines. Les chevaux de bois se sont transformés en chevaux à bascule, puis ont acquis tous les mouvements de la course. On a même inventé des bateaux tournants ayant l’ondulation de la vague…
Dernier mot du progrès, le Maréorama vous donnera l’illusion d’un véritable voyage en mer. Pas un petit voyage banal, ni une excursion de quelques instants, un véritable voyage, aussi sérieux, aussi attrayant que si vous étiez réellement sur le pont d’un steamer en marche.
D’abord c’est bien sur un véritable steamer que se placeront les spectateurs, un steamer d’une exactitude irréprochable, muni de sa mature et de tous les accessoires apparents, ayant un équipage de vrais marins, qui exécuteront les manoeuvres sous les ordres d’un capitaine.
Au moyen d’une machinerie spéciale, le navire subira tous les mouvements de roulis et de tangage, absolument comme si on se trouvait en mer. L’illusion créée par ces mouvements, combinés avec le déroulement des toiles et les effets d’éclairage, sera complétée par la senteur des brises marines qu’éprouveront les passagers.
N’étant pas, comme les anciens panoramas, à ciel ouvert, mais muni d’un plafond machiné, lui aussi, le Maréorama montrera un horizon et un ciel en harmonie avec les péripéties du voyage: plein soleil chaud pour la journée, nuit étoilée et, même, nuages noirs sillonnés d’éclairs pendant les gros temps, correspondant avec un roulis beaucoup plus accentué… Car on tient à donner aux passagers les émotions d’une tempête… sans danger !
L’itinéraire du voyage choisi est celui-ci: Départ de Marseille; escales à Alger, Sfax, Naples, Venise et Constantinople.
Les vues des différents pays sont exécutées par l’inventeur du Maréorama, M. Hugo d’Alési, dont le brillant talent de paysagiste est si apprécié, et à qui les grandes Compagnies de chemins de fer et les compagnies de transports maritimes ont confié le soin de ces magnifiques affiches en couleurs, si admirées, et que le ministre de l’instruction publique a, récemment, fait adopter dans les établissements scolaires de France.
Les vues des villes célèbres où le spectateur sera conduit, malgré leur imperfection d’illusionnement et la vérité que saura leur donner M. Hugo d’Alési, ne formeront qu’une part en quelque sorte secondaire du spectacle. Le grand attrait sera l’animation de l’arrivée, mouvement du vaisseau, sifflet de la sirène, cheminée fumante et trépidante, vent vif du large; puis arrêt, manoeuvre du débarquement, spectacles épisodiques exécutés par une figuration nombreuse. Par exemple, à l’escale de Naples, des bateliers arriveront autour du navire, escaladeront le bord pour solliciter les voyageurs et exécuteront une vive tarentelle. Plus loin, ce seront les Arabes, les almées avec leur danse voluptueuse, etc.
En route, les incidents seront nombreux et variés: rencontre d’une escadre, lever de soleil, tempête en mer…
Une vaste symphonie, exécutée par un orchestre invisible, se déroulera d’un bout à l’autre du voyage, se nuançant de couleur locale à chaque pays différent.
Inutile de dire que ce projet colossal a été adopté avec enthousiasme par la commission qui l’a choisi comme l’un des « clous » des attractions de 1900.
Le palais du Maréorama, dont nous donnons ici un croquis, sera placé au Champ de Mars, entre la tour Eiffel et la gare des Moulineaux. Etant donnée la quantité considérable de voyageurs que déversera cette gare, l’administration de l’Exposition créera une entrée monumentale en face: le palais du Maréorama se trouvera juste à côté de cette entrée. Sa façade principale, de quarante mètres de largeur, donnera sur le quai d’Orsay, et sa façade latérale sur l’avenue de Suffren, en face de la gare.
Ce palais est l’oeuvre de M. Lacau, l’architecte bien connu. La machinerie et la partie technique sont l’oeuvre de M. Voirin , ingénieur – constructeur – mécanicien, chevalier de la Légion d’honneur.
Le pont du steamer, dont on peut voir une coupe transversale, repose sur un pivot sphérique central qui lui permet de prendre toutes les positions correspondant au roulis et au tangage, qui sont déterminées par la manoeuvre alternative de quatre pistons placés à l’avant et à l’arrière, de chaque côté de l’axe longitudinal.
Les passagers peu aguerris pourront – au moment de la tempête par exemple – descendre sous le pont, d’où ils verront, par les hublots, le panorama se dessiner.
La brise marine sera fournie par des manches à vent, tournées du côté des spectateurs et dans lesquelles l’air, passant à travers une couche de varech, s’imprégnera de senteurs marines.
Comme on le voit, on a pensé aux plus petits détails.
C’est la Banque Française Industrielle, 30, boulevard Haussmann, qui s’est chargée d’assurer l’émission des actions de la Société du Maréorama. Tâche facile, car en en présence de la sûreté de cette affaire, les souscriptions ont de suite afflué.
Il s’agit, en effet, d’une attraction absolument inédite, curieuse, amusante, passionnante, à laquelle le public ira et retournera plusieurs fois.
Le grand avantage du Maréorama c’est que, contrairement à ce qui arrive pour les établissements créés pour une exposition, il ne mourra pas avec cette exposition. Une fois qu’elle sera fini il pourra être démonté, transporté dans une ville et retrouver là un succès d’autant plus grand que sa renommée se sera répandue.
Ce sera donc, pour les heureux actionnaires, une source de gros bénéfices pendant l’année de l’Exposition, de bons revenus ensuite…
C’est du reste l’opinion de toute la presse parisienne, qui, aussitôt qu’elle en a eu connaissance, n’a pas tari d’éloges sur les succès auxquels est appelée cette entreprise, tant au point de vue artistique qu’au point de vue financier.
Personnellement, je connais toutes les attractions du passé, toutes celles qui vont paraître pour 1900, et je déclare en conscience que je n’en connais pas de plus intéressantes ni de plus productives que celle-là.
C. Duhamel

Extraits de La vie Parisienne 37ème année – No 2 – 14 janvier 1899
Source du texte et de l’illustration: gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France


« Le Maréorama qui avait couté 1.250.000 francs n’encaissa que 588.197 francs 75 » (Essai théorique sur les expositions universelles de Paris par Adolphe Demy – 1907)

Le 11 décembre 1900, le journal officiel de la république publiait une déclaration de faillite de la société du Maréorama Hugo d’Alési, avenue de Suffren (Champ de Mars) en date du 6 décembre.

Quant aux actionnaires, constitués en syndicat, ils assigneront le 22 mai 1901 devant le tribunal de commerce l’administration de l’entreprise en remboursement du capital souscrit, le « Maréorama » du Champs-de-Mars n’ayant pas produit les bénéfices attendus. Le tribunal les déboutera !