Une dimension supplémentaire

Le panorama de M. Hornor au Colosseum de Londres


Les environnements immersifs du XIXe siècle

Le panorama de M. Hornor au Colosseum de Londres


 

Detail from Rudolph Ackermann’s painting of 1829 Colosseum – Source Wikimedia Commons

 


 

… Le peintre Hornor avait fait construire, il y a quelques années, au-dessus du dôme de l’église de Saint-Paul, immédiatement au-dessous de la croix de fer, une espèce de cage, dans laquelle il travailla longtemps pour peindre de ce point, le plus élevé de Londres, le panorama de cette ville. Suspendu ainsi entre le ciel et la terre, l’artiste passa souvent les nuits dans ce singulier atelier, pour profiter de la clarté des premiers rayons du jour, qui lui permettaient d’apercevoir plus distinctement certains points ordinairement enveloppés de brouillards. Il mit une patience étonnante à peindre jusqu’aux objets les plus rapetissés par leur éloignement, et qu’il parvenait à découvrir, soit à la simple vue, soit à l’aide d’une lunette d’approche. Aussi, les toiles dont il s’est servi pourraient elles, dit-on, couvrir jusqu’à deux acres de terrain. Le diamètre du cercle que trace ce vaste panorama, le plus grand qu’on ait jamais entrepris de peindre, est de cent trente-quatre pieds, et sa hauteur, de la base jusqu ‘à l’imposte du dôme, n’est pas moindre de soixante pieds, ce qui donne une surface de vingt-quatre mille pieds carrés. L’extrémité inférieure est terminée par une bande de toile non peinte, de quatre mille pieds carrés environ, qui se resserre vers le centre. Le dôme en plâtre sur lequel le ciel est peint, peut avoir quinze mille pieds d’étendue , ce qui forme en tout une superficie de quarante mille pieds carrés de peinture.

Mais quelque prodigieuses que soient les dimensions de cet immense tableau, dit la Gazette de Londres de qui nous empruntons ces détails, c’est le moindre de ses mérites. Il serait impossible de rendre, par des paroles, l’impression du spectateur, lorsque, après avoir franchi l’escalier en spirale construit au centre du bâtiment, il entre dans la première galerie, et se trouve, tout-à-coup, en présence de ce grand spectacle. D’abord il ne peut croire que ce qu’il voit ne soit pas une scène réelle. On pourrait dire même que, sous un certain rapport, la copie surpasse le modèle. En effet, même dans les jours les plus beaux, et lorsque l’air a le plus de transparence, il est presque impossible que quelque partie du vaste horizon que l’oeil embrasse du faîte de Saint-Paul, ne soit obscurcie par des nuages , puisque cet horizon comprend une étendue de plus de cent vingt milles de pays; mais, dans le panorama, bien que l’atmosphère soit suffisamment vaporeuse, aucune partie du tableau n’est entièrement cachée ; et de tous les objets qu’on peut discerner de ce point de vue élevé, soit à l’oeil nu, soit à l’aide des lunettes, à peine pourrait-on découvrir un champ, un arbre ou une cabane, qui ne se retrouve reproduit avec une fidélité scrupuleuse. Cependant, telle est la parfaite harmonie, l’admirable ordonnance de l’ensemble, que ces détails minutieux, loin de nuire à l’effet général, contribuent puissamment à la magie de l’illusion.[…]

La gloire de l’invention doit être exclusivement attribuée à M. Hornor. La persévérance, le courage qu ‘il a montrés, tandis qu’il travaillait à ses tableaux dans une cage fragile, placée sur quelques pièces de bois minces et chancelantes, et élevées à une hauteur dont la pensée seule donne des vertiges, sont au-dessus de tout éloge. On sait combien peu il s’en est fallu qu’il ne tombât de cette immense élévation, sans que la chance d’une telle catastrophe ait pu le détourner de son entreprise. Non content de rendre avec une exactitude minutieuse les choses telles qu’elles lui apparaissaient, en s’aidant des instrument les plus parfaits, il visitait un à un les divers points de cette vaste scène, lorsqu’il lui restait quelque doute sur leur forme ou leur position. Quand il eut achevé la série de ces tableaux, il s’occupa de la construction du bâtiment qui devait contenir le panorama. M. Decimus Burton en fit l’entreprise, et M. Baber se chargea de préparer et de placer la toile sur laquelle les tableaux devaient être copiés. Nous avons déjà dit quelles étaient les dimensions de cette toile. Lorsqu’elle eut été fixée vers sa base, à trois pieds de distance de la muraille, M. Paris, qui s’est fait une réputation méritée, non seulement comme peintre, mais encore comme mécanicien, entreprit de transposer les tableaux de M. Hornor sur une échelle deux cent cinquante-six fois plus étendue. Il en traça d’abord les contours avec de la craie. C’était un travail difficile et qui exigeait une exactitude scrupuleuse. Il fut terminé au mois d’avril de l’année 1826, et M. Paris se mit alors à peindre à l’huile; mais comme un seul artiste ne pouvait suffire à cette prodigieuse entreprise, M. Hornor engagea plusieurs autres peintres à y coopérer. Cependant, quoique plusieurs d’entre eux fussent des gens de talent, comme ce genre de travail leur était absolument nouveau, le succès fut médiocre, et l’ouvrage allait lentement. Chaque artiste voulait que la partie du tableau dont il se chargeait fût la plus apparente , et se distinguât du reste. L’un d’eux, jaloux de montrer l’indépendance de son talent, fit suivre à la fumée de ses cheminées une direction diamétralement opposée à celle de son voisin ; tandis qu’un autre, passionné pour les idées originales, imaginait d’éclairer un édifice par un rayon de soleil qu’il faisait arriver du nord. Le résultat de toute cette confusion fut la nécessité de repeindre ou de réparer une grande partie de ce qui avait été fait. Enfin, M. Paris, aidé de quelques peintres en décors qui travaillaient sous ses ordres, se décida à se charger de l’entière exécution de ce travail, et la parfaite harmonie de son ensemble prouve qu’il a pris le bon parti.

A toutes les difficultés qu’offraient la perspective, l’ effet général, et la multiplicité des objets, il faut ajouter celle d’atteindre à toutes les parties de cette immense surface sans risquer, d’endommager les portions déjà peintes ; et c’est ici que les connaissances en mécanique de l’artiste lui ont été très-utiles. Tous les échafaudages, les ponts, les machines diverses dont il s’est servi, étaient de son invention. Quelquefois on l’a vu assis sur deux ou trois ais de sapin qui vacillaient à chacun de ses mouvements, ou bien il travaillait suspendu au plafond par des cordes qui le balançaient sans cesse dans les airs. Il faut avoir une tête bien forte, des nerfs bien solides pour conserver le libre usage de toutes ses facultés de corps et d’esprit, dans des situations dont les dangers n’étaient pas imaginaires; car, à deux reprises, M. Paris a fait des chutes qui auraient pu être mortelles, mais qui heureusement n’ont pas eu de suites très-fâcheuses. Enfin tout est maintenant consommé ou va l’être; et l’Angleterre tout entière peut en tirer quelqu’ orgueil, car il n’y a que dans ce pays où des entreprises aussi colossales puissent être exécutées par le zèle et les ressources de simples citoyens.

Texte extrait de la Revue Britannique, ou choix d’articles traduits des meilleurs écrits périodiques de la Grande-Bretagne / Tome 23e /Paris 1829 – Source gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France

 


 

Illustration extraite du livret: View of London and the surrounding country, taken with mathematical accurancy from an observatory purposely erected over the Cross of St Paul’s Cathedral By Thomas Hornor, London 1822 – Source Archive.org