Une dimension supplémentaire

Les maquettes de décors: L’illusion modélisée


Les environnements immersifs du XIXe siècle

Les maquettes de décors: L’illusion modélisée


 

Faust – maquette construite de l’acte III, tableau 3 par Charles-Antoine Cambon [1875]
Source gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France

 



Très difficile, très compliqué, l’art du décor scénique est encore d’une nature particulière, et, avec l’emploi d’une technique toute spéciale, il exige de celui qui s’y livre des connaissances très vastes et très diverses, auxquelles l’artiste doit joindre encore une imagination fertile, beaucoup d’ingéniosité et, selon les cas, une dose remarquable de fantaisie. On pourrait presque dire que le décorateur ne procède que par des sortes de trompe-l’oeil, tellement l’optique du théâtre nécessite de sa part l’emploi de moyens singuliers, en raison du peu de perspective dont il dispose, du petit espace à l’aide duquel il doit produire de grands effets, enfin du jeu très compliqué et tout artificiel de la lumière scénique. Non seulement il lui faut tenir compte de la nature du tableau qu’il doit représenter, de la régularité ou du caprice de ses lignes, du nombre des personnages qui doivent y trouver place et de la façon dont ils doivent s’y mouvoir, mais encore d’obstacles sans nombre qui se dressent incessamment devant lui et qu’il ne peut surmonter ou tourner qu’à force d’adresse, de subtilité et d’une sorte de ruse avec lui-même et le sens commun ; en effet, l’insuffisance de la perspective, qu’il faut soumettre à certaines nécessités de position, brise continuellement ses lignes en exagérant ses raccourcis, et d’autre part l’agencement des couleurs, l’harmonie des tons, d’un effet souvent si suave et si exquis à la scène, sont obtenus par des procédés dont le résultat semblerait barbare si la peinture était vue de près et sous un jour naturel. En dehors des difficultés pratiques et techniques relatives à la couleur aussi bien qu’à l’aspect général des diverses parties d’un décor, la grande difficulté est donc, en ce qui concerne la composition, de donner parfois, dans un espace aussi restreint que celui dans lequel doit s’enfermer le décorateur, la sensation de la grandeur et surtout de l’éloignement, sans que rien vienne choquer l’oeil et la raison du spectateur.
« La perspective théâtrale » a dit un homme spécial dans un livre très curieux [J. Moynet L’Envers du théâtre] – est soumise à de certaines lois spéciales; la scène étant animée par des personnages vivants, ceux-ci ne peuvent, comme les figures d’un tableau, diminuer de dimension à mesure qu’ils s’éloignent vers le fond. Le décorateur prend les précautions nécessaires pour empêcher les acteurs d’approcher des parties lointaines et fuyantes de sa composition. Il est obligé d’inventer des obstacles pour qu’on ne choque pas la vraisemblance. Dans les décorations architecturales, il doit tenir toute la partie inférieure au dessous de la ligne d’horizon dans les dimensions réelles, les parties fuyantes ne commençant qu’à l’endroit où la décoration cesse d’être praticable », c’est-à-dire à l’endroit où il devient impossible de s’y mouvoir. On voit à quels subterfuges le peintre est obligé de recourir, et quelles difficultés matérielles il rencontre à chaque pas. Celles-ci d’ailleurs sont de plus d’un genre; le même écrivain l’a dit encore « Tout ce qu’il faut d’entente de la perspective, d’études spéciales, de recherches patientes pour reproduire dans leurs proportions naturelles et avec leurs moindres détails les paysages les plus divers, l’architecture de tous les temps et de tous les pays, on le comprend sans peine. La nécessité de faire se raccorder toutes les parties d’un tableau formé de morceaux séparés et destiné à être vu de différents points d’une salle; d’obtenir l’unité de ton en peignant côte à côte des surfaces et des reliefs qui doivent se confondre pour le spectateur enfin, de régler pour chaque partie de la décoration l’intensité de l’éclairage, tout cela constitue autant de difficultés dont les peintres de nos grands théâtres savent triompher à force de travail et de talent. »
Pour ce qui concerne le travail purement matériel du décorateur, on se fera une idée de son importance en songeant que dans un grand théâtre une seule décoration développe, en moyenne, de mille à quinze cents mètres de surfaces peintes. C’est qu’en effet, outre le fond, il faut comprendre dans la décoration les châssis obliques (coulisses), les plafonds (frises ou plafonds réels), les appliques et enfin les fermes, souvent si nombreuses et si importantes, qui entrent dans la composition et l’aménagement d’un décor. Quant à la nature elle-même de la peinture, celle-ci, en France, se fait presque exclusivement à la détrempe, et chacun sait si l’habileté de nos artistes en obtient des résultats remarquables; ce n’est que lorsqu’on veut obtenir certains effets de transparence qu’on a recours à la peinture à l’huile ou à l’essence; on peint alors non plus sur toile, mais sur calicot, après avoir soumis celui-ci à une certaine préparation, et en l’éclairant par derrière, comme un store, on obtient un effet semblable.
Si je me suis étendu un peu longuement sur cette question de la décoration théâtrale, c’est pour montrer tout l’intérêt qu’elle présente et qui s’y attache, en même temps que pour mettre en relief la grande valeur de nos artistes en ce genre et le talent qu’ils déploient chaque jour. Les visiteurs du Champ de Mars ont pu d’ailleurs s’en rendre compte à la vue de la superbe série de maquettes qui faisaient partie de l’exposition théâtrale, et dont le succès auprès d’eux a été si considérable. Mais tous ne comprenaient pourtant pas l’utilité de ces petites réductions décoratives, et quelques-uns, ne voyant là-dedans qu’une sorte de joujou, se demandaient quel en pouvait être l’objet. Il est facile de les satisfaire. On comprend que dans les théâtres où la décoration joue un rôle important, on ne saurait se contenter d’un simple dessin pour l’établissement d’un décor dont tous les détails, toutes les parties offrent tant de complications. Avant d’entreprendre son travail dans les proportions qu’il doit avoir, le peintre construit donc un petit modèle absolument exact de ce décor, avec ses plans successifs, et les châssis, fermes, rideaux, plafonds et praticables qu’il comporte, tels qu’ils doivent être sur la scène; c’est ce petit modèle, en carton découpé, dont toutes les pièces sont peintes avec soin comme devra l’être le vrai décor, qui prend le nom de « maquette, » et c’est quand chacun; auteurs, directeur, régisseur, machiniste, etc., a fait ses observations à son sujet, c’est quand toutes les modifications et corrections indiquées ont été opérées, qu’elle est établie d’une façon définitive et que le peintre est autorisé à commencer, d’après elle, son travail en grand.

Texte extrait de l’ouvrage Le théâtre à l’Exposition universelle de 1889 : notes et descriptions, histoire et souvenirs de Arthur Pougin. 1890 – Source gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France

 


 

 

Faust – maquette construite de l’acte III, tableau 2  par Charles-Antoine Cambon. [1875]
Source gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France

 

Hamlet – maquette construite de l’acte II par Charles-Antoine Cambon. [1875]
Source gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France

 

Hamlet – maquette construite de l’acte I, tableau 2 par Auguste Rubé et Philippe Chaperon [1875]
Source gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France

 

La favorite – maquette construite de l’acte II par Charles-Antoine Cambon. [1875]
Source gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France

 

La favorite – étude pour la maquette construite de l’acte IV par Emile Daran [1875]
Source gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France

 

Robert le diable –  maquette construite de l’acte II par Antoine Lavastre et Eugène Carpezat [1876]
Source gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France

 

Don Juan – maquette construite de l’acte III, tableau 1  par Auguste Rubé et Philippe Chaperon [1875]
Source gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France

 

Don Juan – maquette construite de l’acte I, tableau 1 par Charles Cambon [1875]
Source gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France

 

Les Huguenots – maquette construite de l’acte V par Auguste Rubé et Philippe Chaperon [1875]
Source gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France