Une dimension supplémentaire

La machinerie théâtrale


Les environnements immersifs du XIXe siècle

La machinerie théâtrale


 

Il est huit heures du matin, environ. La rue est étroite, triste, bordée de boutiques peu opulentes : des marchands de vin, un coiffeur, un petit café à l’angle. Une porte, cantonnée d’affiches de théâtre, attire le regard. On lit sur le tableau d’imposte : Entrée des artistes .
Le passant s’arrête et jette un regard curieux dans le corridor assombri qui circule le long d’un large vitrail, abritant un recoin plus sombre encore : la loge du concierge.
Un va-et-vient rapide commence à s’établir : à chaque minute des individus s’engouffrent dans la noire ouverture : les ouvriers de l’atelier de costumes, les balayeurs et balayeuses de la salle et des loges d’artistes.
Puis voici les machinistes chargés de la mise en état. Ils accompagnent, le plus souvent, une voiture d’une forme particulière, « le chariot » , aux ridelles démesurément allongées. Au dedans, sont accotés des châssis de bois découpés, sur lesquels sont clouées des toiles peintes. De longues perches, qui servent de noyaux à d’autres toiles enroulées, dépassent de beaucoup l’avant et l’arrière du véhicule.
Les machinistes manient, avec l’habileté professionnelle, les larges et hautes feuilles qui oscillent et se voilent, les minces perches qui plient sous le poids de l’étoffe qui les enveloppe.
L’oisif s’arrête de plus belle à l’aspect de ce déménagement. S’il peut échanger son impression avec un second oisif, de bonne volonté, il s’écriera : « Est-ce assez laid ces décors, et dire que ça fait tant d’effet aux lumières ! »
C’est le cliché consacré.
Bientôt la porte se garnit d’êtres glabres et bavards. Ce sont les acteurs et les choristes. D’autres individus, qui, volontiers, portent barbe et moustache, se mêlent à ce groupe : ce sont les musiciens de l’orchestre.
Puis un tintement de sonnette ou un appel retentit : tout ce monde disparaît dans le corridor obscur. L’heure de la répétition est venue.
Des voitures, simples fiacres ou coupés de maître, déposent sur le seuil des pensionnaires plus importants, les premiers sujets, féminins ou masculins.
Le théâtre est bien réveillé : la vie se ranime et les gens qui se sont donné la mission de divertir leurs semblables se mettent au travail.

Texte extrait de Trucs et décors, explication raisonnée de tous les moyens employés pour produire les illusions théâtrales par Georges Moynet – 1893 – Source Archive.org

 

 

Un atelier de peintres-décorateurs
Illustration extraite de Trucs et décors, explication raisonnée de tous les moyens employés pour produire les illusions théâtrales par Georges Moynet – 1893 – Source Archive.org

Une installation intéressante est celle du chemin par lequel les rideaux font leur entrée sur le théâtre. Par suite de la plantation spéciale des décors en usage aujourd’hui, les rideaux de fond prennent des dimensions inusitées. A l’Opéra, ils ont 27m,50 sur 22 mètres de haut. C’est la hauteur moyenne d’une maison de cinq étages, combles compris.
Ces rideaux sont envergués sur trois perches de frêne, une en haut, une au milieu, une en bas. Roulés, ils représentent un poids qui s’approche de 600 kilogrammes. Pour les déplacer, vingt-deux hommes sont nécessaires, non pas autant à cause du poids total, mais par suite de la flexibilité des perches. Dans la marche, les points d’application se déplacent continuellement, selon les oscillations, et pèsent irrégulièrement, par à-coups, sur les épaules des porteurs.
Lorsque le chariot de transport, partant de l’atelier des décorateurs, arrive à l’Opéra, il vient se ranger rue Scribe, le long de l’espace triangulaire qui, du pavillon circulaire de la bibliothèque, rejoint les murs latéraux des bâtiments de l’administration.
Là s’ouvre une porte, qui s’élève dans la hauteur du rez-de-chaussée et de l’entre-sol.
Cette porte donne accès dans un vestibule, aux murs nus, qui contient un chemin oblique muni de rouleaux circulaires. Ce chemin, constitué par un double panneau de charpente, étrésillonné par des croix de Saint-André en fer, sert de glissière aux rideaux, qui circulent sur les rouleaux mobiles en bois dur. Un fil, frappé sur un palan, appelle le rideau, et l’équipe, disséminée sur les chemins, aide à la montée. Le rideau ainsi hissé s’introduit par une porte dans le premier dessous. Une rue entière est ouverte, et le rideau, appelé par d’autres fils, est déposé sur le plancher de la scène. Il ne reste plus qu’à le gréer sur ses fils spéciaux (fig. 53).

Texte extrait de Trucs et décors, explication raisonnée de tous les moyens employés pour produire les illusions théâtrales par Georges Moynet – 1893 – Source Archive.org

 

Le chemin des rideaux
Illustration extraite de Trucs et décors, explication raisonnée de tous les moyens employés pour produire les illusions théâtrales par Georges Moynet – 1893 – Source Archive.org

 

La scène au matin
Illustration extraite de Trucs et décors, explication raisonnée de tous les moyens employés pour produire les illusions théâtrales par Georges Moynet – 1893 – Source Archive.org

 

 


 


Lorsqu’on assiste à une représentation, dans la salle, on entend, aussitôt que le rideau est tombé, un grand bruit de pas, de voix, de marteaux, etc. C’est que, tandis que le spectateur repose son esprit, pendant les quelques minutes d’entr’acte, il se produit derrière la toile un étonnant travail d’activité, dont on ne peut avoir l’idée. En effet, il s’agit, par exemple, de transformer un palais en une forêt. Alors, ce sont, d’une part, les acteurs qui se sauvent dans leurs loges pour changer de costumes ou pour reprendre haleine ; ce sont les machinistes qui enlèvent les panneaux du palais et qui, après les avoir remisés dans les coulisses, enlevés dans les cintres ou descendus dans les dessous amènent à la hâte les panneaux de la forêt. Pendant ce temps, les garçons retirent les meubles et les tapis ; le régisseur indique au chef-machiniste les objets nécessaires pour l’acte suivant et surveille l’habillement des artistes; le chef-machiniste sur la scène commande à tous, au cintre, aux dessous, court de côtés et d’autres pour s’assurer que les décors et la ferme sont bien assujettis, que les indications ont été observées, que rien ne détonne dans l’ensemble. Puis le régisseur vient jeter son dernier coup-d’oeil, et quand tous les gens de service stimulés, poussés, gourmandés, ont transformé la scène, quand tous les objets sont à leur place, quand les acteurs qui doivent entrer en scène sont là, aussitôt le calme s’établit, tout le monde s’écarte, on rentre dans la coulisse et le régisseur crie : au rideau. Alors les trois coups traditionnels se font entendre, l’orchestre joue sa ritournelle ou son ouverture, et, au dernier accord, plusieurs hommes, se pendant à un câble, lèvent le rideau, qui monte majestueusement vers les frises.

Extrait de l’ouvrage Le théâtre de Châlons : l’art dramatique en province par Émile Le Roy, 1882 – Source gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France

 


 

Coupe transversale de la scène du théâtre de Reims

MATÉRIEL SCÉNIQUE ET DISTRIBUTION DE LA SCÈNE
Les moyens principaux employés pour produire l’illusion des lieux, en représenter l’apparence, sont: les peintures sur toiles dites décors, qui se divisent en plusieurs parties distinctives […].
1° Les châssis verticaux, de côté et mobiles, dits coulisses […], ou feuilles de décoration, qui forment les plans successifs de la perspective et représentent les murs, les piliers, les arbres, les premières maisons, des rues et des places publiques, les collines, qui précèdent les chaînes de montagnes, les rochers au bord de la mer, etc. Tous sont dressés de chaque côté de la scène, et amenés en place par une manoeuvre des dessous.
2° Les décors du milieu dits fermes équipées […], qui occupent tout ou partie de l’intervalle entre les coulisses, dont les bâtis sont adaptés sur des châssis de charpente, dits fermes qui, sortant des dessous, émergent du plancher de la scène, dans les changements à vue, et montent quelquefois très haut jusqu’aux bandes d’air.
3° Les plafonds, frises, bandes d’air ou de ciels, vols, ou gloires ; toiles suspendues au-dessus de la scène et descendues du cintre par des fils manoeuvres du gril […].
4° Les toiles de fond qui occupent toute la largeur visible de la scène […], et sur lesquelles sont représentés les lointains, las horizons, etc., sont également suspendues et manoeuvrées du gril.
5° Les praticables […], constructions légères, horizontales ou en pente, élevées à bras sur la. scène, pour représenter les étages des tours et des maisons, les ponts de navire, les escaliers, les paliers dans les rochers, les ponts, etc.
6° Les terrains simulant les haies, les buissons, etc. sur des petits châssis découpés apportés à bras, ou sortant des dessous.

En résumé, trois systèmes de décors : les premiers venant des côtés, les deuxièmes montant des dessous, les troisièmes descendant du cintre.

L’illustration et le texte sont extraits du Traité de la construction des théâtres : historique de la construction des théâtres, principes généraux de la construction des théâtres modernes;.. / par Alphonse Gosset -1886 – Source gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France


 

Equipe d’une ferme dans le dessous
Illustration extraite de l’ouvrage L’envers du théâtre, machines et décorations par M. J. Moynet [1888]
Source Archive.org

 

La Machination sur la scène pendant un entr’acte
Illustration extraite de La machinerie au théâtre, depuis les grecs jusqu’à nos jours par E. M. Laumann – Source Archive.org

 

Corridor du cintre d’un théâtre
Illustration extraite de La machinerie au théâtre, depuis les grecs jusqu’à nos jours par E. M. Laumann – Source Archive.org

 


 

Le nouvel Opéra de Paris

 

Façade principale

 

Coupe longitudinale

 

Coupe longitudinale (détail)

 

Coupes transversales

 

 

Coupes transversales

 

Illustrations extraites de l’ouvrage Monographie du Nouvel Opéra de Paris par Charles Garnier – Volume I – [1880]
Source Bibliothèque numérique de l’INHA  (Bibliothèque d’origine: Bibliothèque de l’Institut National d’Histoire de l’Art, collections Jacques Doucet)

 


 

Le texte suivant, qui décrit les différents espaces de la machinerie du Nouvel Opéra de Paris, est extrait de l’ouvrage Le Nouvel Opéra. Monument, artistes, par X. Y. Z. [1875] – Source gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France

 

LES DESSOUS
Ils sont formidables et au nombre de cinq. Ils reproduisent tous le plan de la scène, ses trappes et ses trappillons. Les costières seules y sont remplacées par des rails. Des charpentes transversales supportent les trappes et les trappillons. Des poteaux, reposant sur des dés de fonte ou de pierre, de sablières ou « chapeaux de fermes », forment des séries de fermes qui permettent de laisser un libre passage aux « gloires » et autres combinaisons ou trucs. On donne à ces appareils une certaine stabilité en les reliant au moyen de crochets de fer et suivant les besoins du moment. Les treuils, les tambours, les contre-poids sont généreusement distribués dans les dessous. Ils servent à manoeuvrer les grands décors, à opérer les changements à vue, provoquent la disparition subite des personnages des féeries.
Des dessous, on transforme les cacochymes en beaux cavaliers, les sorcières hideuses en fées pleines de jeunesse. Satan, vient des dessous, de même qu’il s’y enfonce. Les lumières de l’enfer s’en échappent, les coeurs de démons y prennent parfois place. Ce lieu, enfin, est en quelque sorte l’alambic où se distillent les surprises décoratives, dramatiques, comiques et de toute nature.

Une écurie pouvant contenir de dix à vingt chevaux est disposée dans le premier dessous. Ces nobles animaux, la plus noble conquête de l’homme d’après M. de Buffon montent sur la scène par une pente douce pour venir figurer dans la procession de la Juive ou prendre part au triomphe de Masaniello dans la Muette.
A côté de cette écurie se trouvent une sellerie, une chambre pour les palefreniers, et généralement tout ce qu’il faut pour donner à boire et à manger aux nobles bêtes en question. […]

Des dessous, remontons au
CINTRE
Cet entrepôt de la plupart des décors comprend cinq étages. On y voit clair sans le secours des lampes, la partie supérieure étant percée de fenêtres. Un corridor circulaire est établi à chaque étage. Dans celui qui est le plus rapproché de la scène, les machinistes font la plus grande partie de leur service.
Des traverses, servant de garde-fous, sont placées dans toute l’étendue de ces corridors et portent un arsenal de chevilles disposées avec la plus grande régularité. Là, s’attachent et se relient les plafonds, les poignées, les gros cordages, les fermes, les herses, les moteurs, les soutiens, les adjuvants de la machinerie théâtrale.
Dix ponts volants traversent la scène, du manteau d’arlequin au corridor du fond, et facilitent la manoeuvre nécessitée pour les grosses pièces des grands décors. — Les ponts sont construits en grosses cordes goudronnées, en fil de laiton, en fer, et sont d’une solidité à toute épreuve, bien que d’une apparence fragile. — Du sommet du cintre descendent des milliers de cordages se rattachant à des poulies, à des tambours, à des treuils placés dans les étages supérieurs et dans le gril.
Quand les machinistes circulent et travaillent sur ces ponts suspendus, ils sont en pleine forêt de mâts, et pour peu qu’une mer factice roule ses vagues au-dessous d’eux, l’illusion est complète: ils ont le droit de se croire sur la mâture d’un vaisseau à trois ponts.
Les cinq étages sur lesquels nous venons de jeter un coup-d’oeil ont tous vue sur la scène. — Quatre autres sont destinés au

GRIL
Cette partie du cintre est sans doute ainsi nommée à cause de la disposition de son plancher, formé de frises transversales éloignées de quelques centimètres les une des autres. Toutes les dimensions de tambours, de moufles, de poulies, de contre-poids, de cassettes, y sont représentées. De ces moteurs partent les fils qui accomplissent leurs missions respectives, dirigés qu’ils sont par les machinistes du cintre. Au premier aspect, ces machines de bois, de corde, de fer, cette réunion d’éléments si divers semble constituer un désordre magnifique. Mais jamais la maxime: « Un beau désordre est un effet de l’art » ne fut plus justifiée. La disposition de tout ce service est des plus régulières. — Chaque fil a son nom; chaque corde correspond à des poulies, à des crochets, à des tambours étiquetés, numérotés avec la plus scrupuleuse attention. […]