Une dimension supplémentaire

De la perspective et des « perspecteurs »


Les environnements immersifs du XIXe siècle

De la perspective et des « perspecteurs »


 

Illustration extraite de l’ouvrage Traité des pratiques géométrales et perspectives, enseignées dans l’Académie royale de la peinture et sculpture par Abraham Bosse [XVIIe siècle] – Source Bibliothèque numérique de l’INHA – Provenance de l’original: Bibliothèque de l’Institut National d’Histoire de l’Art, collections Jacques Doucet

… Des conquêtes multiples faites par la peinture du quinzième siècle, aucune n’a eu l’importance de la perspective. Cette science permit, en disposant les figures sur plusieurs plans, de créer l’ordonnance, qui se développa surtout au seizième siècle par les efforts de Raphaël; elle donna en outre naissance au paysage, à peine entrevu par Giotto et son École […]. Les quattrocentistes montrèrent un tel engouement pour la merveilleuse invention de Brunellesco […], qu’ils créèrent la profession spéciale de « prospettivista » (perspecteur), qui n’a cessé depuis lors de compter de nombreuses recrues…

Extrait de l’Histoire de l’art pendant la renaissance par Eugène Müntz (I Italie, les primitifs) – Paris 1889 – Source Archive.org

 


Perspective plane et « perspective-relief »

… La perspective-relief est une extension de la perspective plane, ou mieux la perspective plane n’est qu’un cas particulier de la perspective-relief. Ainsi on verra que cette dernière s’applique à tous les arts d’imitation en général, tandis que la perspective plane ne convient qu’à la peinture et au dessin. […]

Cet ouvrage étant une nouvelle application de la géométrie descriptive, s’adresse d’abord à tous ceux qui, comme nos officiers sortant des écoles Polytechniques ou de Saint-Cyr, ont étudié cette science; mais il est plus spécialement destiné cependant aux personnes qui s’occupent des arts d’imitation, telles que les sculpteurs de bas-relief, les peintres de décorations, théâtrales et autres, les constructeurs de dioramas et de panoramas. Enfin les architectes y trouveront les moyens que l’on peut employer pour modifier avantageusement l’apparence intérieure ou extérieure des édifices. […]

L’auteur entend par perspective-relief la représentation d’un corps à trois dimension, au moyen d’une autre figure également à trois dimensions, dont la construction, dépend de certaines règles géométriques analogues aux règles de la perspective sur de simples surfaces planes, et qui, de même, présente à l’oeil une imitation fidèle.
Ce qui caractérise ce mode de déformation des corps, c’est qu’elle est faite pour une position particulière et déterminée du spectateur, et que la figure, qui doit produire une illusion parfaite, a avec le modèle dont elle présentera l’apparence, des relations de position et de forme […] On peut exprimer ces conditions […] en disant simplement qu’à toutes les parties planes du modèle correspondent, dans le relief, des parties également planes, lesquelles sont les perspectives des premières sur autant de plans différents et pour une même position de l’oeil.
La détermination de ces plans divers, sur lesquels il suffira de faire de simples perspectives, constitue les règles de ce mode de représentation des corps, appelé perspective-relief…

Extraits du Traité de perspective-relief par M. Poudra [1860] – Source gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France

 


 

Les images ci-dessous proposent 3 vues différentes d’une même maquette de décor réalisée en 1869 par Auguste Rubé et Philippe Chaperon pour l’acte IV de Faust  (Source gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France).

Alors que la première présente le projet de décor selon un point de vue qui pourrait être celui d’un spectateur situé en salle, les deux suivantes nous permettent de découvrir, grâce à des prises de vues latérales, les projections réalisées par les auteurs sur les surfaces planes du décor.

 

 


 


 

Si les grands peintres décorateurs du siècle (Degotti, Cicéri, Daguerre, Cambon, etc,… ) étaient des maîtres dans l’art de la perspective, il en était différemment d’autres artistes qui, pour structurer leurs oeuvres et esquisser les « architectures » dans leurs créations, s’appuyaient sur  une personnalité experte, maintenue bien souvent dans l’ombre:

Le « perspecteur »

… Le XVIe siècle aimait la science, comme l’art, pour sa beauté. La science est belle, parce qu’elle révèle les lois du vrai, dont le beau est la splendeur. Une étroite harmonie unit l’art et la science, ou plutôt les unissait, car cette harmonie a été rompue. L’idée de l’utile a corrompu la science et l’a forcée de divorcer avec l’art pour épouser l’industrialisme.
Le temps des connaissances encyclopédiques est passé. Chacun s’enferme aujourd’hui dans sa petite sphère, d’où il jette un regard de dédain sur les sphères voisines. On est peintre, et l’on n’a garde de rien savoir en dehors de sa palette. Si dans la composition d’un tableau on ne peut éviter une colonne, un portique, une partie d’architecture,— défense d’y toucher. C’est affaire à l’architecte, ou plutôt, car il a fallu spécialiser dans la spécialité même, c’est affaire au perspecteur.
Le perspecteur est un des produits les plus curieux de notre époque. Entrepreneur de perspective à domicile, il court d’atelier en atelier, armé de ses compas, d’un T, d’une équerre et d’un peloton de ficelle. Il bâtit à volonté les palais et les chaumières, il arrondit les voûtes, il établit les plafonds et les planchers, il place les meubles; -en un mot, il construit la carcasse du tableau. On le prend à l’heure, ou, s’il s’agit d’un important ouvrage, on traite à forfait. Et ce n’est pas seulement une épure qu’on lui demande. Transporter cette épure du papier sur la toile serait encore pour le peintre un labeur malséant. C’est sur la toile ébauchée que le perspecteur opère. Il trace à l’encre ses lignes, ses chiffres, ses carreaux. La besogne faite, il disparait ; mais, avant de sortir :
« N’oubliez pas, dit-il au peintre, que votre horizon est au tiers de votre tableau, et que votre point de distance se trouve à gauche. »…

Extrait de la Gazette des Beaux-Arts, tome cinquième (A propos de la publication de la Nouvelle théorie simplifiée de la Perspective par David Sutter) – Paris [1860] – Source Archive.org

 


L’assistance du « perspecteur » dans les panoramas

Panorama de l’histoire du siècle, panorama du Tout-Paris, panorama de la Compagnie transatlantique, panorama du pétrole, etc., etc.. L’année 1889 aura vu l’apogée du panorama.
On entend résonner partout la désinence « orama », chère à Vautrin et à ses convives de la pension Vauquer. Au fait, depuis que cette industrie est passée aux mains de véritables artistes, elle est devenue tout à fait digne d’intérêt.
M. Georges Petit, dans la Revue scientifique, nous explique très clairement les secrets de la construction d’un panorama et le phénomène optique qui en résulte. Dans la peinture d’une toile panoramique, on va le voir, la part de la science est aussi grande que celle de l’art.
Le peintre panoramiste travaille sur un modèle en petit, au dixième de la grandeur d’exécution ; c’est sur cette maquette qu’il étudie tous ses effets, dispose de la lumière et du coloris, marque les dispositions relatives des objets et prépare, en un mot, la besogne de tout un personnel auxiliaire, dans lequel les perspecteurs tiennent une place importante. La mise en place d’un tableau panoramique est, en effet, l’application de la perspective à une surface cylindrique. Le tableau est, dans ce cas, un cylindre vertical à base circulaire, l’oeil du spectateur étant supposé dans l’axe du cylindre. Toute ligne droite contenue dans un plan vertical mené par l’axe est représentée par une génératrice du cylindre ou par une portion do cette génératrice; toute ligne droite située dans un plan horizontal mené par l’oeil du spectateur donne un arc de cercle suivant lequel ce plan coupe la surface du cylindre et fournit une ligne d’interception appelée ligne d’horizon. Enfin, toute droite oblique est représentée en perspective par un arc d’ellipse.
La perspective d’un tableau panoramique ne peut donc être obtenue que par points.
Pour obtenir la perspective d’un point, il faut mener par ce point et par l’oeil du spectateur un point vertical et le rabattre par les procédés usuels de la géométrie descriptive; ainsi que l’oeil, le point donné est la génératrice d’intersection avec le tableau, en le faisant tourner autour de sa trace horizontale. On joint alors le point rabattu au rabattement de l’oeil; là ligne de jonction coupe la génératrice rabattue, qu’il n’y a plus qu’à relever.
Ce travail tout matériel ne peut être exécuté, bien entendu, par l’artiste, et se trouvé réservé à des hommes spéciaux, nommés « perspecteurs », qui l’exécutent tout comme les maîtres charpentiers font, sur des murs, les épures d’exécution de la charpenté, ou les maçons celles de la coupe des pierres.
L’artiste met en place son motif, le jetant dans l’espace suivant son inspiration, et il l’esquisse sur son petit modèle de panorama au dixième. Vient alors le perspecteur, avec des dessins exacts, souvent même avec une photographie ou un modèle de l’objet à représenter. Il se sait placé théoriquement à une distance déterminée de la toile du panorama; il sait, d’autre part, que l’objet à représenter est supposé placé à un nombre déterminé de- kilomètres, il en connaît toutes les dimensions; son problème dé géométrie descriptive est donc complètement posé, avec toutes ses données, et il le résout facilement avec toutes les méthodes pratiques dont il dispose. Il projette ses points, rabat ses plans, détermine les courbes par quelques points utiles et, finalement, les trace au moyen du pistolet. Lorsque le perspecteur a fait son travail, toutes les lignes, toutes les courbes sont exactes; l’artiste n’a plus qu’à les arrêter et à faire reporter le dessin à échelle décuple sur la grande toile tendue du panorama.
Le dessin tracé, la toile préparée, l’artiste est de nouveau maître de la lumière et de la couleur. Il en distribue en tout point les indications par des louches savantes, pour répartir la besogne entre les rapins, qui, à grands coups d’énormes pinceaux, de brosses de toutes dimensions couvrent la toile.
L’artiste la revoit ensuite d’un bout à l’autre, adoucissant, renforçant, éteignant ou illuminant, le moindre détail ayant parfois une importance énorme et l’intuition jouant, en pareille matière, un rôle considérable.
M. Georges Petit nous apprend encore qu’il faut autant qu’on peut, pour que le panorama produise son plus grand effet, développer l’illusion d’optique et enlever au spectateur la notion exacte de la réalité de la position où il se trouve.
On y parvient, d’une part, en le faisant brusquement passer en pleine lumière après lui avoir fait parcourir une série de galeries sombres ; puis, il appartient à l’artiste de compléter l’illusion au moyen de la perspective et des clairs-obscurs.
Enfin, l’effet de la lumière joue un grand rôle, ainsi que la disposition des objets réels que le spectateur a tout près de lui et qui se continuent par l’image.

Extrait de l’hebdomadaire l’Univers illustré No 1792 du 27 juillet 1889 – Source gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France

Le « perspecteur » dans la décoration théâtrale

…Brosser un décor n’est pas chose si simple que cela puisse paraître au premier abord, c’est à la fois un travail de construction, de perspective, de dessin et de couleur. Le relief qu’il exige et la distance qu’il déploie mettent en oeuvre les lois de la perspective en élévation de plan et la couleur en valeur d’effet. Il faut donc le concours de plusieurs métiers: constructeurs perspecteurs, dessinateurs et peintres, sans compter les mains intermédiaires qui mettent au point et contribuent à la fabrication du décor…

Illustrations et texte extraits de la Revue illustrée (Le peintre décorateur Jambon) – Paris – [1906] – Source gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France

 


Le « perspecteur », assistant des peintres classiques.

    • David […] avait été désigné par avance pour peindre le Sacre ; il avait pu assister commodément à la cérémonie et en suivre toutes les péripéties; il avait été guidé par l’empereur lui-même dans le choix de l’épisode […].
      Il usa, dans la préparation de sa toile, des procédés les plus prudents. Le perspecteur Degotti lui fournit un dessin perspectif de l’église. Il dessina nus ses personnages et quand il eut arrêté sa composition, il fit avec son élève, Mongez, une réduction de la scène, dans un décor de carton, avec des poupées habillées. C’est alors seulement qu’il commença à peindre.

      Extrait de Louis David par Léon Rosenthal  – Source Archive.org

 

Le Sacre de Napoléon par Jacques-Louis David – Source Wikipedia

 

    • Delacroix …Cet homme si bien doué n’avait pu s’astreindre à étudier à fond les règles de la perspective ; comme Horace Vernet, il ne la pratiquait que de sentiment. C’est ce qui fut cause de l’insuccès de son tableau de Sardanapale, qui parut si choquant par l’absence de ces règles, tout en ayant de très belles parties. Dans ses tableaux, il avait recours à un perspecteur, son ébauche étant faite, ce qui parfois l’obligeait à de grandes modifications…
      Extrait de Lettres de Eugène Delacroix recueillies et publiées par Philippe Burty, tome second . Paris [1880] – Source Archive.org

 

La Mort de Sardanapale par Eugène Delacroix – Source Wikipedia

 

    • Millet attaquait son plafond dans son atelier. Daumier lui avait procuré un perspecteur. Cet auxiliaire passait plusieurs jours à Barbizon et mettait ses connaissances techniques en pratique. « Il a fallu, narrait Millet, coucher ma toile à plat pour faire le tracé de la balustrade de mon plafond. Nous avons travaillé le jour et une partie de la nuit, depuis lundi jusqu’à hier soir jeudi. J’étais bien patraque, mais j’ai fait autant que j’ai pu. »
      Extrait de  Millet raconté par lui même par Moreau-Nélaton, Étienne [1921] – Source gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France
    • Plus anciennement, Le Véronèse
      Les noces de Cana: Le beau palais où se donne ce splendide festin n’a jamais existé : toute cette noble et élégante architecture est de fantaisie. Benedetlo Caliari, frère du Véronèse, était son perspecteur et son architecte : il inventait et dessinait les fonds de ses tableaux…

      Extrait du Magasin pittoresque XLVII e année [1879] – Source Archive.org

 

    • Les noces de Cana par Paul Véronèse – Source Wikipedia