Une dimension supplémentaire

Le Baron Taylor et les Voyages pittoresques et romantiques dans l’ancienne France


Les environnements immersifs du XIXe siècle

Le Baron Taylor et les Voyages pittoresques et romantiques dans l’ancienne France


 

Le Baron Taylor – Photographie Atelier Nadar [Ca 1900 d’après prise de vue réalisée en 1855]
Source gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France

 

 

… Après quelques études tentées en vue des examens d’admission à l’École polytechnique, études d’ailleurs presque aussitôt abandonnées qu’entreprises, il se décida pour la peinture. […]  Comme il s’agissait pour lui de concilier avec les intérêts de son éducation d’artiste les avantages matériels d’une rémunération immédiate, il saisit l’occasion qui se présentait d’entrer en qualité d’auxiliaire dans l’atelier des peintres employés, sous la direction de Degotti, à l’exécution des décors de l’Opéra et de plusieurs autres théâtres. Ce fut là qu’il se lia avec Ciceri, plus âgé que lui de quelques années; […] avec Pierre Alaux, le frère ainé du peintre;  […] enfin avec Daguerre, encore obscur alors, mais déjà promis en secret à la célébrité […] .

Taylor et Daguerre !  Quels souvenirs d’ordres différents attachés en apparence à ces deux noms, l’un personnifiant la concentration sans merci de la pensée sur un objet unique, l’autre, la souplesse et la promptitude d’un esprit fait pour tout comprendre, pour tout entreprendre, pour tout conduire avec un égal entrain ! […] Taylor, je l’ai dit, osait tout entreprendre, mais il savait aussi tout mener à fin et, comme Daguerre, opposer aux lenteurs ou aux difficultés renaissantes de la tâche une confiance imperturbable dans le succès qui  récompenserait un jour ses efforts. Ce fut quand il travaillait encore dans l’atelier de Degotti que la pensée d’une société de Prévoyance à former entre les artistes lui fut suggérée par l’incertitude même du sort réservé à ceux qui l’entouraient. […] Les deux amis s’étaient associés pour assurer dans le présent le succès d’une invention plus directement en rapport avec leurs habitudes acquises et leurs travaux professionnels. Je veux parler du Diorama, sorte de panorama réformé où des illusions d’optique toutes nouvelles étaient produites par une ingénieuse application de la perspective linéaire et par des couleurs étendues sur les deux faces d’une même toile, alternativement éclairée comme un tableau et comme un transparent.
L’auteur de cette invention, au moins dans ses principes essentiels,  était un peintre décorateur comme Daguerre et Taylor, Bouton, qui, après les avoir initié tous deux à sa découverte, leur avait proposé de l’exploiter en commun. L’offre acceptée, on se mit à I’oeuvre; mais il ne suffisait pas que  les trois artistes se fussent partagé la besogne, l’installation du Diorama exigeait des dépenses considérables […]. Taylor se chargea de procurer ce qui manquait. Grâce à lui, les sommes nécessaires furent versées par des commanditaires qu’il avait su intéresser à la réussite du projet. Au bout de quelques mois les bâtiments du Diorama étaient construits, les premiers spécimens de l’art nouveau exposés aux regards aussitôt conquis de la foule et pendant dix-sept années, depuis 1822 jusqu’au jour où l’incendie renversa en 1839 ces murs qui malheureusement ne devaient plus se relever […].

L’établissement du Diorama auquel Taylor venait de prendre une si grande part n’avait pas cependant absorbé à ce point son activité et son temps qu’il eût dû y sacrifier la continuation d’une autre oeuvre commencée un peu auparavant. Un théâtre dont la prospérité l’intéressait à plus d’un titre, avait été, sous le nom de Panorama dramatique, fondé par son ancien camarade d’atelier, Pierre Alaux. Outre le concours administratif qu’il prêtait depuis l’origine à celui-ci, outre les pièces qu’il lui fournissait, — drames, comédies ou pantomimes, — Taylor lui donnait encore l’appui de son zèle pour une réforme à opérer dans un ordre de travaux tout pittoresques. Alaux et lui, en effet, avaient entendu faire de la scène du Panorama dramatique un champ d’expériences tendant à renouveler complètement la disposition traditionnelle des décors de théâtre, et ils avaient commencé par substituer aux toiles de fond accoutumées et aux coulisses des toiles recouvrant un mur concave comme celui d’un Panorama proprement dit. Le long de cet hémicycle qui recevait la lumière de foyers établis dans les frises, d’autres toiles appliquées sur des châssis de dimensions et de formes diverses simulaient des plis de terrain, des rochers ou des buissons, derrière lesquels des baies pratiquées çà et là dans le mur du fond s’ouvraient pour donner passage aux acteurs. Enfin, au lieu du rideau destiné dans les autres théâtres à clore la scène pendant les intervalles de la représentation, une sorte d’immense volet mécanique formé de glaces juxtaposées réfléchissait, au moment des entr’actes, l’aspect de la salle et permettait ainsi aux spectateurs de la pièce de devenir les spectateurs de leurs propres personnes et de celles de leurs voisins.
Toutes ces innovations étaient-elles également bonnes? La question n’est pas à discuter ici. Ce que l’on peut dire seulement, c’est que les tentatives faites autrefois au Panorama dramatique marquent le point de départ des efforts par lesquels on a réussi de nos jours à rendre plus vraisemblables les décors et les effets scéniques, et qu’elles ont au moins préparé les progrès que nous avons vus s’accomplir.

Ne pourrait-on, à meilleur droit encore, attribuer en grande partie au mouvement imprimé par Taylor le développement, chez les hommes du monde comme chez les artistes, de ce goût si vif aujourd’hui, si contraire à nos habitudes passées, pour les vieux monuments de notre art national? Jusqu’au jour où Taylor entreprenait sous le titre de: Voyages pittoresques et romantiques dans l’ancienne France, la publication du grand ouvrage qu’il devait, —exemple de persévérance probablement unique ! — continuer sans interruption pendant soixante-deux ans, quel écrivain, quel artiste s’était avisé d’attirer l’attention publique sur les précieux débris de l’architecture et de la sculpture qui avaient survécu dans notre pays au moyen âge ou même à l’époque dite de la Renaissance?
Vers la fin du dix-septième siècle, il est vrai, et au commencement du dix-huitième, un simple curieux et un savant, Gaignières et Montfaucon, avaient eu chacun la pensée de dresser, pour ainsi dire, l’inventaire pittoresque de ces reliques du génie ou du talent de nos aïeux […]. Mais ce n’était pas seulement la publicité qui manquait aux pièces qu’avait réunies Gaignières; c’étaient encore, en raison même de l’extrême inexpérience des dessinateurs employés par lui, la précision et la fidélité dans l’imitation des modèles. Et, quant aux planches gravées qui accompagnent le texte de Montfaucon, elles n’ont guère, au point de vue de l’exécution, un mérite plus sérieux, ni, au point de vue des caractères historiques, une exactitude plus rigoureuse.
Naturellement, dans la seconde moitié du dix huitième siècle on n’avait pas songé à faire mieux, ni même à faire autant. […]

Les choses en étaient là lorsque Taylor fit paraître en 1820 les premières livraisons de ses Voyages pittoresques et romantiques. Certes le terrain où il s’aventurait ne semblait guère bien préparé, et cependant il y prit pied tout d’abord avec une telle assurance, il montra si résolument la volonté d’y attirer les autres que, moitié respect humain, moitié surprise, on ne tarda pas à s’y laisser entraîner.
Quelle que fût du reste, au point de vue des idées générales et des appréciations historiques, la nouveauté de la thèse soutenue par l’auteur des Voyages dans l’ancienne France, le mode d’exécution adopté pour les planches jointes au texte n’était pas moins inusité. En appliquant les procédés de la lithographie à la reproduction des sites ou des monuments sur lesquels il voulait nous renseigner, Taylor ne faisait pas seulement que rompre avec la tradition consacrée en pareil cas, avec l’usage séculaire de la gravure au burin pour tout recueil pittoresque ou scientifique ; il donnait au nouveau moyen lui-même une expansion imprévue. Depuis le jour, bien rapproché encore, où la découverte de Senefelder avait été importée en France, elle était restée presque comme non avenue dans le domaine de l’art sérieux et des travaux de longue haleine. A voir l’emploi que s’étaient contentés d’en faire ceux qui dans notre pays avaient manié d’abord le crayon lithographique, on aurait pu croire que le procédé ne se prêtait qu’à des indications rapides et sommaires, qu’à de simples esquisses à peu près au trait comme les croquis dessinés sur la pierre par Carle et par Horace Vernet, ou brusquement charbonnées comme les premières lithographies de Charlet et de Géricault.

Les travaux exécutés sous la direction de Taylor étaient venus dès le commencement faire justice de cette erreur ; ceux qui suivirent achevèrent de la démontrer aux yeux de tous. La série des Voyages dans l’ancienne France est peut-être le  meilleur témoignage en faveur de la lithographie qui ait été produit dans notre siècle, comme depuis Granet jusqu’à Bonington, depuis Ingres jusqu’à Delacroix, depuis Percier jusqu’à Viollet-le-Duc, les artistes qui ont aidé Taylor dans sa longue tâche forment l’ensemble le plus varié de talents qu’une entreprise de ce genre ait jamais rapprochés les uns des autres.

Texte extrait de La Chronique des arts et de la curiosité [1880] – Source gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France

 


 

Voyages pittoresques et romantiques dans l’ancienne France est un ouvrage monumental composé de 24 volumes publiés sous la direction du baron Isidore Séverin Justin Taylor entre 1822 et 1878. Vont collaborer à cette oeuvre des écrivains tels que MM. de Cailleux et Nodier pour les premiers volumes, mais aussi un nombre considérable d’artistes qui réaliseront  plusieurs milliers de planches de gravures et lithographies. Parmi ces artistes contributeurs ont pourra citer: Géricault, Ingres, Bonington, Cicéri, Alexandre-Evariste Fragonard et son fils Théophile, Dauzats, Isabey, Viollet-le-Duc, Daguerre, Bouton, Gué,…

 


 

Les monuments de l’ancienne France ont un caractère et un intérêt particulier ; ils appartiennent à un ordre d’idées et de sentiments éminemment nationaux, et qui cependant ne se renouvelleront plus. Ils révèlent dans leurs ruines des ruines plus vastes, plus effrayantes à la pensée, celles des institutions qui appuyèrent long-temps la monarchie, et dont la chute fut le signal inévitable de sa chute. Ce ne sont pas seulement les catastrophes du temps qui sont écrites sur ces murailles abandonnées; ce sont encore celles de l’histoire. A leur vue, tous les souvenirs des jours écoulés se réveillent ; les siècles entiers avec leurs moeurs, leurs croyances, leurs révolutions, la gloire des grands rois et des grands capitaines, semblent apparoître dans ces solitudes.
Autour des débris dont elles sont semées, vivent toujours, parmi les simples pasteurs qui ont élevé leurs cabanes sur la place d’un palais qui n’a plus de nom, les traditions merveilleuses de ces temps ingénus et crédules, âge d’ignorance et d’imagination, où une vive et profonde facilité de sentir accréditoit de famille en famille et de génération en génération les plus agréables mensonges.[…]

Ce n’est pas en savants que nous parcourons la France, mais en voyageurs curieux des aspects intéressants, et avides des nobles souvenirs. Dirai-je quel penchant, plus facile à sentir qu’à définir, circonscrit ce voyage dans les ruines de l’ancienne France ? Quelque disposition mélancolique dans les pensées, quelque prédilection involontaire pour les moeurs poétiques et les arts de nos aïeux, le sentiment de je ne sais quelle communauté de décadence et d’infortune entre ces vieux édifices et la génération qui s’achève ; le besoin, peut-être assez général d’ailleurs à tous les hommes, de jouir de l’aspect fugitif d’un tableau que le temps va effacer. Qui n’éprouveroit cette idée à la vue de ces restes qui s’écroulent de jour en jour, et qui, altérés par tous les accidents du temps, ne promettent plus assez de durée pour que nous puissions espérer que nos enfants les retrouveront? […]

Nous ne repoussons ni l’erreur touchante d’une piété trop crédule, ni la folle erreur que le hasard a fait naître et que l’imposture a entretenue. Nous aimons au contraire à recueillir dans les vieux donjons la fable de la fée protectrice, dans les hameaux celle du lutin familier. Nous retrouverons Mélusine sur ses tours, et les follets de Carnac errants en robes de flammes à travers leurs sauvages pyramides. Ce sont là des préjugés, sans doute : mais la mythologie des peuples anciens se composoit aussi de préjugés, et ces mensonges enchanteurs sont devenus la poésie de tous les peuples. […]

Extraits de l’introduction aux Voyages pittoresques et romantiques dans l’ancienne France publiée dans le premier tome.

 


 

Les illustrations qui suivent sont extraites du second tome des Voyages pittoresques et romantiques dans l’ancienne France par Ch. Nodier, J. Taylor et A. de Cailleux intitulé « Ancienne Normandie » [1830] – Source gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France.

 

Rue du Gros-Horloge à Rouen – Artiste: Bonington
Ruines du Château Gaillard, côté du Nord. – Artiste: Joly
La Grande Maison aux Andelys – Artiste: le Baron Atthalin
Ruines du donjon du château de Gisors – Artistes: Bourgeois et Le Prince (Xavier)
Ruines du Château-sur-Epte – Artiste: Cicéri
Ruines du Palais de Gaillon – Artistes: Léger, Théophile et Vauzelle
Ruines de l’Abbaye de Mortemer du côté du couchant – Artiste: Enfantin

Liste complète des artistes ayant contribué à ce second volume: Adam, Alaux (Gentil), Alaux (J. P.), Arnoult, Atthalin (le baron), Bergeret, Bichebois, Bonington, Bourgeois, Bouton, Cailleux (Alph. de), Cicéri, Daguerre, Dévéria, Enfantin, Fragonard, Géricault, Gué, Guillemot, Isabey (J.), Joly, Jorand (J.), Langlois (Hippolyte), Langlois (Mlle Espérance), Lanté, Lecomte (Hippolyte), Léger, Lemaître, Le Prince (Xavier), Leroux, Lesaint, Mauzaisse, Régnier, Rémond, Renoux, Sabatier, Smith, Taylor (le baron), Thompson, Théophile, Truchot, Vauzelle, Vernet (Carle), Vernet (Horace), Vigneron et Villeneuve

 


Guerre aux démolisseurs !

Si les choses vont encore quelque temps de ce train, il ne restera bientôt plus à la France d’autre monument national que celui des Voyages pittoresques et romantiques, où rivalisent de grâce, d’imagination et de poésie le crayon de Taylor et la plume de Ch. Nodier […].
Le moment est venu où il n’est plus permis à qui que ce soit de garder le silence. Il faut qu’un cri universel appelle enfin la nouvelle France au secours de l’ancienne. Tous les genres de profanation, de dégradation et de ruine menacent à la fois le peu qui nous reste de ces admirables monuments du moyen âge, où s’est imprimé la vieille gloire nationale, auxquels s’attachent à la fois la mémoire des rois et la tradition du peuple. Tandis que l’on construit à grands frais je ne sais quels édifices bâtards, qui, avec la ridicule prétention d’être grecs ou romains en France, ne sont ni romains ni grecs, d’autres édifices admirables et originaux tombent sans qu’on daigne s’en informer […]

Victor Hugo [1825]


 

Pour compléter les dégradations et pillages ( la « Bande Noire ») sur l’ensemble du territoire, dénoncés par Victor Hugo, vont s’abattre sur Paris au XIXème siècle, les incendies liés à l’insurrection de Paris et les bombardements Prussiens en 1871. Mais les plus importantes démolitions seront mises en oeuvre par Napoléon III et le baron Haussmann pour les « embellissements » de Paris entre 1852 et 1870. La transformation de la capitale sous le Second Empire va conduire à la destruction d’environ 20 000 habitations de l’ancien Paris, et d’un nombre important de vestiges et monuments historiques. Et les démolitions ne cesseront pas au XXème siècle !…

 


Les « embellissements » de Paris

Le texte qui suit est extrait de l’ouvrage Paris nouveau et Paris futur par Victor Fournel [1868] – Source gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France

 

… Je ne suis qu’ un critique, – peu de chose, moins que rien , – protestant , avec une plume qui ne fera pas de barricades, contre l’idéal d’une municipalité souveraine, qui est libre de ne pas l’ écouter, et qui , j’en suis sûr, usera de cette liberté comme j’use de la mienne. Je suis le cri plaintif et impuissant de Paris qui s’ en va contre Paris qui vient .[…]

Il y a quatre cents ans, lorsque Quasimodo, accoudé sur la balustrade des tours de Notre-Dame , regardait Paris étendu sous ses pieds , voici ce qu’il voyait : un océan de toits aigus, de pignons taillés, de clochetons sculptés, de tourelles accrochées aux angles des murs ; un luxuriant fouillis de pyramides de pierre, d’obélisques d’ardoises, de donjons massifs, de tours aériennes, de flèches brodées en dentelles ; un labyrinthe fourmillant et profond, où se confondaient dans un harmonieux pêle-mêle les devantures sculptées, les fenêtres historiées, les portes enjolivées, les solives curieusement ouvrées , les murailles crénelées, les églises aux grands porches ogivaux surchargés de statues , les hôtels somptueux et sévères avec leurs forêts de cheminées, de girouettes, de sveltes aiguilles, de pavillons , de herses de fer , de lanternes découpées à jour, d’arabesques étincelantes , de vis , de spirales, de gargouilles et de tournelles en fuseau.
Un inextricable enchevêtrement de ruelles serpentait d’un bout à l’autre de la ville, faisant à travers les hautes maisons pittoresques des percées capricieuses et charmantes , ménageant aux regards des perspectives infinies, où l’imprévu naissait et renaissait à chaque pas ; mêlant sans cesse , dans le plus amusant amalgame, le hideux à la grâce et le grandiose au burlesque.
Par ces mille voies sinueuses marchait une population bariolée de bourgeois en robes de laine , de seigneurs en robes de drap d’ or, de magistrats et de prélats en robes de soie, embéguinés de velours et d’hermine ; d’archers et de sergents de la prévôté, en hoquetons, côte à côte avec les truands de la cour des Miracles ; de jongleurs en bas rouges menant un ours en laisse ou une truie savante attelée à son rouet ; de trouvères, la harpe au dos et le tabourin pendu à la ceinture.[…]

Aujourd’hui, lorsque M. Prudhomme, propriétaire, électeur, expert juré et capitaine de la garde nationale, monte au sommet de la colonne Vendôme, escorté de sa famille, et qu’il promène ses regards majestueux sur Paris, il voit sous ses pieds s’aligner à l’équerre, s’allonger au cordeau, une ville auguste et majestueuse comme lui . Les étroites et bizarres ruelles de la vieille cité sont devenues de larges artères, croisées à angles droits, le long desquelles une population correcte circule au pas d’ordonnance, sous le regard paternel et satisfait des sergents de ville . Il entrevoit dans le lointain des colonnades grecques et romaines, des gares solennelles, des halles classiques, de modernes églises gothiques, qui rappellent le moyen âge comme l’auteur d’Alonzo rappelait Chateaubriand ; la Bourse, qui ressemble à la Madeleine, et la Madeleine, qui ressemble à la Bourse ; des auberges qui singent des palais , des palais qu’on prendrait pour des auberges, des cafés suisses, mauresques , renaissance, turcs et chinois, et , couronnant le tout, des casernes monumentales, qui sont comme les phares de cette mer d’ édifices , et les signes particuliers de la haute civilisation à laquelle nous sommes parvenus. Partout s’épanouit dans sa fleur ce beau style municipal et administratif, destiné à faire l’admiration des chefs de bureau. Partout flamboie sobrement et réglementairement une architecture égalitaire de stuc et de plâtre, où rien ne dépasse le niveau, où pas une pierre ne fait angle et ne sort du cadre : un de ces idéals d’architecture tel qu’en peut rêver un préfet de police dans ses songes les plus désordonnés .[…]

 

Celui qui veut admirer le Paris nouveau doit donc se résigner à acheter son admiration au prix qu’elle mérite. Il est condamné au spectacle indéfiniment prolongé de la coulisse et à tout ce tripotage des machinistes que la toile de fond cache à l’Opéra . Il trébuche aux amas de décombres entassés dans tous les coins ; il se heurte aux ouvriers effondrant une masure ou un palais à coups de pioche , faisant pleuvoir les pierres , ou attelés à une corde et tirant à grands cris un pan de mur, qui s’écroule dans un tourbillon de poussière, avec un mugissement d’avalanche. Il rencontre des myriades de maisons décapitées, éventrées, coupées en deux, s’affaissant dans la cave, trahissant par les fenêtres brisées ou les murailles abattues tous les secrets de leur aménagement intérieur , zébrées de ces raies noires et sinistres que laissent derrière eux les conduits des cheminées, et qui semblent le signe de ralliement des démolisseurs, – espèces de cadavres branlants , mi-debout, mi-couchés, résignés à l’ abattoir, et dont l’aspect attriste l’âme et les yeux . Il faut à chaque pas manoeuvrer, se courber, faire un détour, frôler les maisons ou prendre le milieu de la chaussée , écouter un gare ! éviter à ses pieds un tas de moellons ou de mortier ; à ses côtés , une charrette, un cheval, un maçon tout blanc de plâtre ; sur sa tête , les pluies de tuiles ou de badigeon ; et ainsi toujours esquivant, enjambant et regimbant, savourer jusqu’à la dernière note cet abominable concert formé du grincement de la truelle Berthelet sur la muraille, de l’ aigre cri de la scie sur la pierre, de la petite chanson agaçante du cric et du cabestan, et des jurements enroués des Limousins. […]

 

Hier, une vision du passé s’était penchée sur mon coeur. Il faisait un doux soleil d’automne ; le macadam avait la sérénité d’un ciel sans nuage , et le nouveau Paris lui-même me souriait d’un air tendre et tout à fait engageant . L’idée me prit de revoir encore une fois certaine maison que je sais . Je voulais seulement passer à pas lents sur le trottoir , lever les yeux à la hauteur du troisième étage et regarder l’endroit. Il y a ainsi des jours de soleil où l’on est heureux à bon compte.
A peine arrivé, un grand serrement de coeur me prit . Il n’ y avait plus rien ; la rue même avait disparu, et sur l’emplacement de la maison démolie, des ouvriers étendaient une couche de bitume fumant, qui empestait l’air à cent pas . Cruel Paris ! Paris infâme ! qu’il faut t’aimer follement pour te pardonner tout cela ! […]

 

Le nouveau Paris a été rempli, bourré jusqu’au bord de monuments dans tous les styles et dans toutes les dimensions , comme ces jardins hollandais où leurs propriétaires entassent les curiosités par centaines, –rochers, bassins, grottes, statues, kiosques et cabinets. On n’a pas seulement tracé des squares , percé des boulevards, aligné des rues , déblayé et gratté les anciens édifices ; on a élevé des palais et des halles, des églises et des théâtres, des hôpitaux et des casernes, des tours, des ponts, des fontaines. On a préparé sur tous les points de la ville une ample matière aux descriptions des Guides, à l’admiration des provinciaux et à la jalousie des Anglais.[…]

 

Le seul tracé du boulevard de Sébastopol et de ses annexes, sur la rive gauche, a culbuté par douzaines les cloîtres, les chapelles, les collèges de la vieille Université. La rue des Écoles a fait une effroyable percée à travers tous ces antiques et vénérables asiles de l’étude qui peuplaient la montagne Sainte-Geneviève, ce lieu de pèlerinage où l’Europe entière venait chercher la science. La place de Grève, bien qu’elle ait gardé son Hôtel de ville, a perdu toute sa physionomie, et il ne lui reste, pour ainsi dire, plus rien des innombrables souvenirs historiques évoqués par son nom.[…]

Ces trouées des nouvelles rues vont tout droit devant elles, avec l’intelligence et la souplesse d’un boulet de canon. Gare devant ! la maison de Nicolas Flamel et l’abbaye de Cluny, le collége de Bayeux et dix autres, la chapelle des Mathurins, la tour et l’ enclos de Saint-Jean de Latran ne les feraient pas dévier d’un millimètre.[…]

Le plus précieux bijou architectural du treizième siècle et une borne-fontaine sont absolument égaux devant la ligne droite : la ligne droite est un principe, et les monuments ne sont que des monuments. Périsse l’ art plutôt qu’un principe ! Peut-être est-ce acheter un peu cher l’honneur d’ avoir une ville toute neuve, tracée au tire-ligne, au compas et au fil à plomb […]
En compensation de tant de ruines, on nous a bâti ce que nous avons vu : du moyen âge, style Tressan ou reine Hortense ; du gothique débarrassé de l’ogive, qui a vieilli ; du grec et du romain mêlés de chinois ; de la Renaissance bâtardée de décadence; des imitations de Vitruve , des copies de Vignole, des réminiscences de Saint-Pierre, des calques du Parthénon; partout des pastiches, et , brochant sur le tout , ce style préfectoral dont nous avons parlé .[…]

 

Qu’est-ce que Paris a gagné aux vastes travaux qui l’ont transformé de fond en comble, et qu’ y a- t-il perdu?

Ce qu’ il y a gagné, on le voit assez du premier coup d’ oeil , et il serait puéril de le dissimuler. Il y a gagné un certain aspect grandiose et monumental, résultant exclusivement de cette vue d’ensemble, de ce décorum, de cette uniformité , qui , suivant plusieurs , doivent constituer le caractère essentiel d’une grande capitale . Il y a gagné de l’air , de la lumière et de l’espace. On a déblayé les quartiers insalubres , dégagé les monuments, tracé d’un bout à l’autre de la ville un savant réseau stratégique. Voilà tout , à peu près, et ce n’ est point à moi qu’il faut s’en prendre si ce premier compte n’a pas été plus long à régler.
Quel dommage qu’on ait compromis et perdu ce beau résultat en ne sachant pas s’arrêter à temps, et que, d’une transformation utile, légitime et qui pouvait être si féconde, on se soit obstiné à faire, en la poussant à un intolérable excès, une révolution étayée sur un monceau de ruines , et sur des fondations pires que les ruines elles-mêmes! Ce n’est pas le principe que nous blâmons, c’est l’ effrayant abus auquel il a servi de prétexte. On avait commencé par 89 ; on finit par 93 . Le terrorisme de l’équerre et du compas plane sur nos têtes, et voici douze ans que le comité de l’ expropriation sans appel siège à l’Hôtel de Ville . M. Haussmann pouvait être le second fondateur de la vieille cité historique ; ce rôle n’a pas suffi à son ambition et il a préféré en être le destructeur. Il a voulu devenir le Fléau de l’édilité et l’Attila de la ligne droite.

Ce que Paris y a perdu, le bilan n’en sera pas si court à dresser . Il y a perdu le pittoresque, la variété, l’ imprévu , ce charme de la découverte qui faisait d’une promenade dans l’ancien Paris un voyage d’ exploration à travers des mondes toujours nouveaux et toujours inconnus, cette physionomie multiple et vivante qui marquait d’un trait spécial chaque grand quartier de la ville comme chaque partie du visage humain.
Du faubourg Saint-Germain au faubourg Saint-Honoré, du pays latin aux environs du Palais-Royal , du faubourg Saint-Denis à la Chaussée d’Antin, du boulevard des Italiens au boulevard du Temple, il semblait que l’on passât d’un continent dans un autre . Tout cela formait dans la capitale comme autant de petites villes distinctes, – ville de l’étude, ville du commerce, ville du luxe, ville de la retraite, ville du mouvement et du plaisir populaires, – et pourtant rattachées les unes aux autres par une foule de nuances et de transitions voilà ce qu’ on est en train d’ effacer sous la monotone égalité d’une magnificence banale, en imposant la même livrée à tous les anciens quartiers , en perçant partout la même rue géométrique et rectiligne , qui prolonge dans une perspective d’une lieue ses rangées de maisons, toujours les mêmes.
Paris sera bientôt un grand phalanstère dont toutes les aspérités, tous les angles , tous les reliefs auront disparu, égalisés et aplatis sous le même niveau. En place de toutes ces villes d’ une physionomie si multiple et si accentuée, il n’ y aura plus qu’une ville neuve et blanche, qui fait litière des souvenirs historiques les plus curieux ou les plus sacrés ; une ville de boutiques et de cafés , qui vous poursuit de l’éternelle obsession de son étalage tapageur et de sa fausse richesse ; une ville d’apparat, destinée à devenir la grande auberge des nations, le caravansérail des Anglais en voyage , et qui ressemble au baudrier de Porthos, d’or brodé par devant, de vil buffle par derrière.[…]

 

En relisant dernièrement l’Histoire de la ville et de tout le diocèse de Paris, publiée en 1754  par l’abbé Lebeuf, et dont un érudit vient de donner une nouvelle édition , laborieusement complétée, j’étais frappé de voir à quel point cet ouvrage a doublé d’intérêt et de prix par le redoublement de ruines que nous fait la transformation radicale de la ville nomade.

On peut dire, en un certain sens, que plus les derniers travaux lui donnent un caractère archéologique et rétrospectif, plus il y gagne d’actualité . Il n’ y a guère qu’un siècle que le savant académicien écrivait, et cet intervalle a suffi pour changer complétement le caractère de son livre . La revue qu’il avait entreprise n’ est plus guère maintenant qu’une revue des fantômes, comme celle de la ballade allemande, et son histoire s’ est métamorphosée en nécrologe. Des églises, des couvents, des collèges qu’il décrit , non-seulement la plupart ont été détruits, mais souvent même la trace en a disparu , et les éléments sur lesquels il appuie ses descriptions, les emplacements qu’ il indique, les points de repère et de comparaison qu’il choisit, se sont modifiés ou évanouis comme les monuments, de telle sorte que l’obscurité s’accroît de toutes les précautions qu’il avait prises pour la dissiper. C’est un travail de le lire , et pour le bien comprendre, fût-ce avec le secours assidu du commentateur le plus compétent, il est bon de s’être préparé par des études préalables , et il est nécessaire d’avoir sous les yeux un plan de ce Paris du dix huitième siècle , qu’on semble avoir voulu définitivement enterrer dans la fosse de l’ancien régime.

L’abbé Lebeuf avait trouvé intacts et debout à peu près tous les monuments fondés depuis l’origine de la monarchie. On considérait en ce temps-là les édifices du passé comme des témoins de l’ histoire ; c’ était un trésor acquis , que l’on respectait en cherchant à l’accroître . Nous avons changé tout cela : Paris moderne est un parvenu , qui ne veut dater que de lui , et qui rase les vieux palais et les vieilles églises pour se bâtir à la place de belles maisons blanches, avec des ornements en stuc et des statues en carton pierre. Au dernier siècle, écrire les annales des monuments de Paris, c’ était écrire les annales de Paris même, depuis son origine et à toutes ses époques ; ce sera bientôt, si M. Haussmann n’est enfin pris de remords, écrire tout simplement celles des vingt dernières années de notre existence.

Rien ne peut mieux faire mesurer l’étendue des ruines au prix desquelles la nouvelle capitale a payé sa splendeur géométrique, que la lecture des vieux historiens de Paris, naïf inventaire de tant de trésors admirables, gaspillés , jetés au vent par des héritiers prodigues, ou échangés contre tant de clinquant, de ruolz et de chrysocale. Et quand je dis l’édilité moderne, je n’entends point parler seulement de celle que nous subissons depuis une douzaine d’années ; celle ci est la plus coupable, mais non la seule. D’ailleurs , le vandalisme destructeur de la Révolution avait précédé le vandalisme de restaurations et d’embellissements de MM. les ingénieurs et les préfets de la Seine. Dans le chapitre des démolitions, 1793 est la préface de 1865. Sur le seul point abordé par l’abbé Lebeuf, la liste de nos pertes atteindrait des proportions invraisemblables. Les deux tiers pour le moins des églises qu’ il passe successivement en revue, dont plusieurs étaient des oeuvres d’ art , dont plus les humbles même se recommandaient par quelque point à l’attention de l’historien et de l’archéologue ; les trois quarts des couvents et des collèges , consacrés par tant de souvenirs , ont entièrement et définitivement disparu.[…]

Est-il donc écrit que le présent ne puisse vivre que par la destruction du passé ? […]


 

Embellissements de Paris. Nouvelle percée de la rue de Rennes. Vue prise de la rue du Vieux-Colombier.Illustration extraite de l’hebdomadaire Le Monde Illustré. 12e année. No 562 du 18 janvier 1868 – Source gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France
Embellissements de Paris. Démolition dans l’Ile de la Cité. Illustration extraite de l’hebdomadaire Le Monde Illustré. 6e année. No 259 du 29 mars 1862
Source gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France

 


 

Les travaux d’embellissement et d’assainissement qui s’exécutent aujourd’hui dans les anciens onzième et douzième arrondissements vont faire disparaître des constructions auxquelles se rattachent certains souvenirs historiques.
Nous citerons d’abord dans la rue de l’Ecole de Médecine, au n° 18, la maison où mourut Marat. C’est là au premier étage que l’ami du peuple avait établi sa demeure et les bureaux de son journal, et c’est dans un cabinet qui donne sur une petite cour, qu’il fut assassiné !e 13 juillet 1793 par Charlotte Corday. […]
La place de l’Ecole de Médecine actuelle a été bâtie sur l’emplacement du couvent des Cordeliers, fondé en 1230, au coin de la rue de l’Observance, aujourd’hui rue Dupuytren. Le couvent des Cordeliers a été supprimé en 1790, mais les bâtiments avaient été en grande partie conservés. La salle d’étude de théologie pour les novices fut occupée l’année même de la suppression du couvent, par le fameux Club des Cordeliers, dont Danton et Camille Desmoulins furent les principaux orateurs C’est de ce club que sortit la fameuse pétition du Champ-de-Mars (14 juillet 1791) qui demandait la déchéance du roi fugitif. C’est dans le jardin du couvent que fut enterré le corps de Marat avant d’être porté au Panthéon d’où il sortit une dernière fois pour être jeté dans un égoût…

Les Illustrations et le texte sont extraits de l’hebdomadaire Le Monde Illustré. 9e année. No 453 du 16 décembre 1865 – Source gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France