Une dimension supplémentaire

Un Café de Paris: l’Andler-Keller


Les environnements immersifs du XIXe siècle

Un Café de Paris: l’Andler-Keller


 

 

 

Un soir,—il y a une douzaine d’années de cela,— je me trouvais accoudé devant un pot de bière, dans l’Andler-Keller. Je songeais et je fumais, en regardant songer et fumer les autres. La somnolence me gagnait déjà, parce que j’étais seul, parce que j’avais envie de dormir, et aussi parce que mes voisins avaient des conversations charmantes—que je ne comprenais pas du tout.
Il pouvait être dix heures. La double rangée de tables en chêne, à bancs de même étoffe, était garnie de buveurs de houblon forcenés—étudiants et graveurs sur bois mêlés. La cuisine, au fond, était muette. Madame Andler dormait dans son comptoir, et, aux oscillations répétées de sa tête débonnaire, on pouvait supposer, sans calomnie, qu’elle aspirait à la tombe—c’est-à-dire au lit conjugal […]. Mademoiselle Louise,—prononcez Laisse, pour prononcer comme madame Andler,— l’imitait dans un coin, avec des oscillations plus discrètes mais tout aussi significatives. Quant à M. Andler, il faisait sa traditionnelle partie de piquet à une table, ma voisine, et donnait, de temps à autre, de violents assauts à un moss,—son voisin.
Les conversations étaient d’ailleurs engagées sur tous les points de la salle, et il n’y avait guère de table qui n’eût son speaker. C’était animé,—mais bruyant en diable. Les billes de l’unique billard, situé à côté de la cuisine, s’en mêlaient aussi, et s’entrechoquaient avec une furie remarquable. Je ne m’entendais pas rêver.

A cette époque-là florissait déjà le Réalisme,—ce fruit incestueux d’une carpe et d’un lapin. Et dans ce temple du Réalisme, dont M. Courbet était alors le souverain-pontife et M. Champfleury le cardinal officiant, il n’y avait alors, comme public de buveurs, —étudiants et graveurs sur bois compris,—que des réalistes et des non-réalistes. […] Depuis que je suis au monde et qu’elles sont attachées de chaque côté de ma tête, mes oreilles ont été choquées de bien des jargons différents. Le jargon des enthousiastes,—des sceptiques ,—des novateurs,—des «apôtres de l’idée», —des « missionnaires de l’art», —des « amis du progrès»,—des « amis de la liberté»,—des théologiens,—des métaphysiciens,—des rapins,—des gens de lettres,—et le jargon, plus barbare encore, des avocats, les a souvent tourmentées. Mais, de tous les jargons, aucun ne m’a paru aussi formidablement ennuyeux que celui des réalistes. Probablement parce que les réalistes ne savent pas ou ne veulent pas parler français. Et cependant M. Courbet est un maître peintre et M. Champfleury un écrivain de talent ! […] Le Réalisme est, en effet, la négation de l’élégance, de la poésie, et—de la vérité. Je m’expliquerai une autre fois.

Ce soir-là, donc, au moment où dix heures allaient sonner au cartel de la brasserie, un homme entra—superbe ! ( 1) […]. A son entrée, il y eut un brouhaha significatif qui l’aurait recommandé à mon attention, si déjà son aspect ne m’eût fortement intéressé. Les manieurs de carton laissèrent là leurs « cent d’as » et leur « quinte-et-quatorze» pour saluer du regard, du geste et de la voix le pontife du Réalisme ; les joueurs de billard, eux-mêmes, distraits de leur partie comme les autres, s’interrompirent respectueusement et élevèrent leurs queues comme autant de points d’exclamation. Il s’avança, portant haut la tête-comme Saint- Just—et on l’entoura ! Il s’assit,— et l’on fit cercle autour de lui ! Il parla,—et on l’écouta ! Quand il s’en alla, on l’écoutait encore. […]

Je revins, bien entendu, à la brasserie Andler le lendemain de ce soir-là—et plusieurs autres lendemains après ce lendemain. Mes habitudes errabondantes m’avaient bien servi : j’avais découvert quelque chose d’intéressant. A cette époque se réunissait là, à peu près régulièrement, un groupe d’artistes d’une réputation plus ou moins sérieuse et d’un talent plus ou moins contesté: Adrien Guignet, l’artiste regretté, l’auteur de ces deux belles choses qui s’appellent la Défaite d’Attila et les Jardins d’Armide ; Français, le paysagiste des bords de la Seine ; Staal, l’illustrateur le plus délicat de toutes ces publications à quatre sous et à un sou dont la Fiance est inondée depuis quinze ou vingt ans; Anastasi, le peintre des bords de la Meuse; Baron, le Gavarni de la peinture; François Bonvin, le successeur de Chardin; Traviès, le Cruishank parisien, père de Monsieur Mayeux, cette brutale et cynique satire au crayon, qui lui a survécu et lui survivra longtemps encore; Bodmer, le peintre des intérieurs de forêt, un Suisse transplanté en France ; Mouilleron, le roi de la lithographie; Célestin Nanteuil, son vice-roi; Smithon, le graveur anglais; Regnier, le graveur français ; Promayet, un musicien ; Champfleury, l’auteur si discuté—et si discutable— de Mademoiselle Mariette, des Bourgeois de Molinchart, de M. de Boisdhyver, et de dix autres volumes agaçants à lire, mais intéressants à étudier; Charles Baudelaire, l’auteur des Fleurs du mal, qui alors étaient encore inédites; Silbermann, préparateur de chimie et membre de la Société de météorologie; Dupré, professeur d’anatomie ; Furne, éditeur ; puis une notable quantité d’autres notabilités de grande et de moyenne vertu,—le tout mêlé, ainsi que je l’ai dit plus haut, à des étudiants en médecine, à des employés, à des graveurs sur bois.

On se réunissait principalement dans une salle du fond, prise sur la cour de la maison, derrière le billard et à côté de la cuisine. On y mangeait d’abord,—et plantureusement,—et, ensuite, on s’y livrait à des « beuveries mirifiques » entrecoupées de conversations à gilet déboutonné et de chansons à gorge déployée.
Bodmer racontait des histoires de voyage. Baudelaire essayait l’effet de son Edgar Poë sur la tête de ses compagnons, qui lui servait ainsi de dynamomètre : il amenait quelquefois le mille de la terreur.
Français, doué d’un remarquable talent de mimique, parodiait la voix, le geste et les allures de certains personnages connus,—ses amis et ses ennemis; il avait, en outre, une Histoire du Grand Serpent pleine d’humour. Silbermann, en sa qualité de membre de la Société de météorologie, causait de la pluie et du beau temps, en savant et en homme d’esprit,— à ce point que, lorsqu’il pleuvait, la mère Andler s’en prenait sérieusement à lui. Baron se mêlait volontiers au groupe des causeurs, mais par pure amitié, car, au bout de quelques instants, il s’endormait— pour ne se réveiller que lorsqu’on trinquait. Traviès philosophait et métaphysiquait comme un Allemand —doublé de Parisien—avec une sorte de gouaillerie sérieuse; parfois, lorsqu’il lui échappait un paradoxe trop insensé, il répondait par un « C’est Hartmann qui l’a dit » qui m’a toujours comblé de stupéfaction, —car cet Hartmann n’a jamais existé que dans le cerveau de Traviès : aujourd’hui, que Traviès est mort, l’illustre Hartmann est enterré. Pendant ce temps—ce pendant, comme on écrivait jadis—Smithon, Français, Courbet, Guignet, Anastasi, faisaient la poule. Quelquefois, Baron, las de ne pas écouter les paradoxes de la grande table, venait se mêler à cette poule aux billes d’or ; il choisissait une queue, lui mettait du blanc, s’asseyait pour attendre son tour, et, son tour arrivé, — il dormait.

Mais on ne jouait pas toujours, mais on ne causait pas toujours : on chantait surtout. Staal connaissait un tas d’airs suisses, des tyroliennes, le Ranz des Vaches, et il chantait tout cela—en allemand : madame Andler était très-heureuse. […]. Quand c’était le tour de Courbet—ou à Courbet, pour parler réalistement—il se renversait en arrière et, de sa voix bisontine, mais agréable, il chantait des chansons en vers blancs composées par lui ; […]
Les bourgeois de Pontoise les faisaient bisser—ce qui n’a rien d’étonnant de la part de bourgeois—et les compagnons de l’Andler-Keller imitaient les bourgeois de Pontoise— ce qui ne m’étonne pas non plus de leur part.

Je viens de parler longuement de Courbet, à propos de la petite brasserie de la rue Hautefeuille, bien qu’il ne fût pas le seul hôte de ce cellier à bière. Il n’en était pas le seul, il est vrai, il n’en était même pas le plus illustre, à celte époque-là du moins,— mais c’était lui qui occupait le plus de place en cet endroit, à cause de son exubérante et envahissante personnalité.
Plus tard, d’autres y vinrent comme lui,—qui du reste cessa d’y venir aussi assidûment. […]

La brasserie Andler, après une période de bruit et d’agitation, de grands éclats de voix et de grands éclats de rire, est arrivée au quasi-silence et à la quasi-solitude. Ses illustres habitués se sont dispersés, volontairement et involontairement. Louise elle même,— Luisse!—a quitté sa bienveillante patronne, pour s’établir patronne à son tour, dans une rue voisine.
Heureusement que le maître de l’Andler-Keller a de quoi se consoler de toutes ces désertions, et que le jour où personne ne viendra plus chez lui, il pourra se retirer chez lui—c’est-à-dire dans l’une des deux ou trois fermes qu’il possède en Suisse, la patrie de la liberté et de sa femme.

 


Note :
(1) « C’était,—dit l’auteur de l’Histoire des peintres vivants,— un très-beau et très-grand jeune homme, âgé de trente-six ans et demi. Sa remarquable figure semblait choisie et moulée sur un bas-relief assyrien. Ses yeux noirs, brillants, mollement fendus et bordés de cils longs et soyeux, avaient le rayonnement tranquille et doux, des regards de l’antilope. La moustache, à peine indiquée sous le nez aquilin, insensiblement arqué, rejoignait avec légèreté la barbe déployée en éventail, et laissait voir des lèvres épaisses, sensuelles, d’un dessin vague, froissé, et des dents maladives. La peau était d’un brun olivâtre, changeant et nerveux; le crâne, de forme conique, cléricale, et les pommettes saillantes, marquaient l’obstination. »
Il est inutile d’ajouter que ce portrait est celui de Courbet.(retour au texte)

 


Illustration et texte extraits de l’ouvrage  Histoire anecdotique des cafés et cabarets de Paris par Alfred Delvau [1862] – Source gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France