Une dimension supplémentaire

De la perspective et des « perspecteurs »


Une immersion dans le XIXe siècle

De la perspective et des « perspecteurs »


 

Illustration extraite de l’ouvrage Traité des pratiques géométrales et perspectives, enseignées dans l’Académie royale de la peinture et sculpture par Abraham Bosse [XVIIe siècle] – Source Bibliothèque numérique de l’INHA – Provenance de l’original: Bibliothèque de l’Institut National d’Histoire de l’Art, collections Jacques Doucet

… Des conquêtes multiples faites par la peinture du quinzième siècle, aucune n’a eu l’importance de la perspective. Cette science permit, en disposant les figures sur plusieurs plans, de créer l’ordonnance, qui se développa surtout au seizième siècle par les efforts de Raphaël; elle donna en outre naissance au paysage, à peine entrevu par Giotto et son École […]. Les quattrocentistes montrèrent un tel engouement pour la merveilleuse invention de Brunellesco […], qu’ils créèrent la profession spéciale de « prospettivista » (perspecteur), qui n’a cessé depuis lors de compter de nombreuses recrues…

Extrait de l’Histoire de l’art pendant la renaissance par Eugène Müntz (I Italie, les primitifs) – Paris 1889 – Source Archive.org

 


Perspective plane et « perspective-relief »

… La perspective-relief est une extension de la perspective plane, ou mieux la perspective plane n’est qu’un cas particulier de la perspective-relief. Ainsi on verra que cette dernière s’applique à tous les arts d’imitation en général, tandis que la perspective plane ne convient qu’à la peinture et au dessin. […]

Cet ouvrage étant une nouvelle application de la géométrie descriptive, s’adresse d’abord à tous ceux qui, comme nos officiers sortant des écoles Polytechniques ou de Saint-Cyr, ont étudié cette science; mais il est plus spécialement destiné cependant aux personnes qui s’occupent des arts d’imitation, telles que les sculpteurs de bas-relief, les peintres de décorations, théâtrales et autres, les constructeurs de dioramas et de panoramas. Enfin les architectes y trouveront les moyens que l’on peut employer pour modifier avantageusement l’apparence intérieure ou extérieure des édifices. […]

L’auteur entend par perspective-relief la représentation d’un corps à trois dimension, au moyen d’une autre figure également à trois dimensions, dont la construction, dépend de certaines règles géométriques analogues aux règles de la perspective sur de simples surfaces planes, et qui, de même, présente à l’oeil une imitation fidèle.
Ce qui caractérise ce mode de déformation des corps, c’est qu’elle est faite pour une position particulière et déterminée du spectateur, et que la figure, qui doit produire une illusion parfaite, a avec le modèle dont elle présentera l’apparence, des relations de position et de forme […] On peut exprimer ces conditions […] en disant simplement qu’à toutes les parties planes du modèle correspondent, dans le relief, des parties également planes, lesquelles sont les perspectives des premières sur autant de plans différents et pour une même position de l’oeil.
La détermination de ces plans divers, sur lesquels il suffira de faire de simples perspectives, constitue les règles de ce mode de représentation des corps, appelé perspective-relief…

Extraits du Traité de perspective-relief par M. Poudra [1860] – Source gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France

 


 

Les images ci-dessous proposent 3 vues différentes d’une même maquette de décor réalisée en 1869 par Auguste Rubé et Philippe Chaperon pour l’acte IV de Faust  (Source gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France).

Alors que la première présente le projet de décor selon un point de vue qui pourrait être celui d’un spectateur situé en salle, les deux suivantes nous permettent de découvrir, grâce à des prises de vues latérales, les projections réalisées par les auteurs sur les surfaces planes du décor.

 

 


 


 

Si les grands peintres décorateurs du siècle (Degotti, Cicéri, Daguerre, Cambon, etc,… ) étaient des maîtres dans l’art de la perspective, il en était différemment d’autres artistes qui, pour structurer leurs oeuvres et esquisser les « architectures » dans leurs créations, s’appuyaient sur  une personnalité experte, maintenue bien souvent dans l’ombre:

Le « perspecteur »

… Le XVIe siècle aimait la science, comme l’art, pour sa beauté. La science est belle, parce qu’elle révèle les lois du vrai, dont le beau est la splendeur. Une étroite harmonie unit l’art et la science, ou plutôt les unissait, car cette harmonie a été rompue. L’idée de l’utile a corrompu la science et l’a forcée de divorcer avec l’art pour épouser l’industrialisme.
Le temps des connaissances encyclopédiques est passé. Chacun s’enferme aujourd’hui dans sa petite sphère, d’où il jette un regard de dédain sur les sphères voisines. On est peintre, et l’on n’a garde de rien savoir en dehors de sa palette. Si dans la composition d’un tableau on ne peut éviter une colonne, un portique, une partie d’architecture,— défense d’y toucher. C’est affaire à l’architecte, ou plutôt, car il a fallu spécialiser dans la spécialité même, c’est affaire au perspecteur.
Le perspecteur est un des produits les plus curieux de notre époque. Entrepreneur de perspective à domicile, il court d’atelier en atelier, armé de ses compas, d’un T, d’une équerre et d’un peloton de ficelle. Il bâtit à volonté les palais et les chaumières, il arrondit les voûtes, il établit les plafonds et les planchers, il place les meubles; -en un mot, il construit la carcasse du tableau. On le prend à l’heure, ou, s’il s’agit d’un important ouvrage, on traite à forfait. Et ce n’est pas seulement une épure qu’on lui demande. Transporter cette épure du papier sur la toile serait encore pour le peintre un labeur malséant. C’est sur la toile ébauchée que le perspecteur opère. Il trace à l’encre ses lignes, ses chiffres, ses carreaux. La besogne faite, il disparait ; mais, avant de sortir :
« N’oubliez pas, dit-il au peintre, que votre horizon est au tiers de votre tableau, et que votre point de distance se trouve à gauche. »…

Extrait de la Gazette des Beaux-Arts, tome cinquième (A propos de la publication de la Nouvelle théorie simplifiée de la Perspective par David Sutter) – Paris [1860] – Source Archive.org

 


L’assistance du « perspecteur » dans les panoramas

Panorama de l’histoire du siècle, panorama du Tout-Paris, panorama de la Compagnie transatlantique, panorama du pétrole, etc., etc.. L’année 1889 aura vu l’apogée du panorama.
On entend résonner partout la désinence « orama », chère à Vautrin et à ses convives de la pension Vauquer. Au fait, depuis que cette industrie est passée aux mains de véritables artistes, elle est devenue tout à fait digne d’intérêt.
M. Georges Petit, dans la Revue scientifique, nous explique très clairement les secrets de la construction d’un panorama et le phénomène optique qui en résulte. Dans la peinture d’une toile panoramique, on va le voir, la part de la science est aussi grande que celle de l’art.
Le peintre panoramiste travaille sur un modèle en petit, au dixième de la grandeur d’exécution ; c’est sur cette maquette qu’il étudie tous ses effets, dispose de la lumière et du coloris, marque les dispositions relatives des objets et prépare, en un mot, la besogne de tout un personnel auxiliaire, dans lequel les perspecteurs tiennent une place importante. La mise en place d’un tableau panoramique est, en effet, l’application de la perspective à une surface cylindrique. Le tableau est, dans ce cas, un cylindre vertical à base circulaire, l’oeil du spectateur étant supposé dans l’axe du cylindre. Toute ligne droite contenue dans un plan vertical mené par l’axe est représentée par une génératrice du cylindre ou par une portion do cette génératrice; toute ligne droite située dans un plan horizontal mené par l’oeil du spectateur donne un arc de cercle suivant lequel ce plan coupe la surface du cylindre et fournit une ligne d’interception appelée ligne d’horizon. Enfin, toute droite oblique est représentée en perspective par un arc d’ellipse.
La perspective d’un tableau panoramique ne peut donc être obtenue que par points.
Pour obtenir la perspective d’un point, il faut mener par ce point et par l’oeil du spectateur un point vertical et le rabattre par les procédés usuels de la géométrie descriptive; ainsi que l’oeil, le point donné est la génératrice d’intersection avec le tableau, en le faisant tourner autour de sa trace horizontale. On joint alors le point rabattu au rabattement de l’oeil; là ligne de jonction coupe la génératrice rabattue, qu’il n’y a plus qu’à relever.
Ce travail tout matériel ne peut être exécuté, bien entendu, par l’artiste, et se trouvé réservé à des hommes spéciaux, nommés « perspecteurs », qui l’exécutent tout comme les maîtres charpentiers font, sur des murs, les épures d’exécution de la charpenté, ou les maçons celles de la coupe des pierres.
L’artiste met en place son motif, le jetant dans l’espace suivant son inspiration, et il l’esquisse sur son petit modèle de panorama au dixième. Vient alors le perspecteur, avec des dessins exacts, souvent même avec une photographie ou un modèle de l’objet à représenter. Il se sait placé théoriquement à une distance déterminée de la toile du panorama; il sait, d’autre part, que l’objet à représenter est supposé placé à un nombre déterminé de- kilomètres, il en connaît toutes les dimensions; son problème dé géométrie descriptive est donc complètement posé, avec toutes ses données, et il le résout facilement avec toutes les méthodes pratiques dont il dispose. Il projette ses points, rabat ses plans, détermine les courbes par quelques points utiles et, finalement, les trace au moyen du pistolet. Lorsque le perspecteur a fait son travail, toutes les lignes, toutes les courbes sont exactes; l’artiste n’a plus qu’à les arrêter et à faire reporter le dessin à échelle décuple sur la grande toile tendue du panorama.
Le dessin tracé, la toile préparée, l’artiste est de nouveau maître de la lumière et de la couleur. Il en distribue en tout point les indications par des louches savantes, pour répartir la besogne entre les rapins, qui, à grands coups d’énormes pinceaux, de brosses de toutes dimensions couvrent la toile.
L’artiste la revoit ensuite d’un bout à l’autre, adoucissant, renforçant, éteignant ou illuminant, le moindre détail ayant parfois une importance énorme et l’intuition jouant, en pareille matière, un rôle considérable.
M. Georges Petit nous apprend encore qu’il faut autant qu’on peut, pour que le panorama produise son plus grand effet, développer l’illusion d’optique et enlever au spectateur la notion exacte de la réalité de la position où il se trouve.
On y parvient, d’une part, en le faisant brusquement passer en pleine lumière après lui avoir fait parcourir une série de galeries sombres ; puis, il appartient à l’artiste de compléter l’illusion au moyen de la perspective et des clairs-obscurs.
Enfin, l’effet de la lumière joue un grand rôle, ainsi que la disposition des objets réels que le spectateur a tout près de lui et qui se continuent par l’image.

Extrait de l’hebdomadaire l’Univers illustré No 1792 du 27 juillet 1889 – Source gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France

Le « perspecteur » dans la décoration théâtrale

…Brosser un décor n’est pas chose si simple que cela puisse paraître au premier abord, c’est à la fois un travail de construction, de perspective, de dessin et de couleur. Le relief qu’il exige et la distance qu’il déploie mettent en oeuvre les lois de la perspective en élévation de plan et la couleur en valeur d’effet. Il faut donc le concours de plusieurs métiers: constructeurs perspecteurs, dessinateurs et peintres, sans compter les mains intermédiaires qui mettent au point et contribuent à la fabrication du décor…

Illustrations et texte extraits de la Revue illustrée (Le peintre décorateur Jambon) – Paris – [1906] – Source gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France

 


Le « perspecteur », assistant des peintres classiques.

    • David […] avait été désigné par avance pour peindre le Sacre ; il avait pu assister commodément à la cérémonie et en suivre toutes les péripéties; il avait été guidé par l’empereur lui-même dans le choix de l’épisode […].
      Il usa, dans la préparation de sa toile, des procédés les plus prudents. Le perspecteur Degotti lui fournit un dessin perspectif de l’église. Il dessina nus ses personnages et quand il eut arrêté sa composition, il fit avec son élève, Mongez, une réduction de la scène, dans un décor de carton, avec des poupées habillées. C’est alors seulement qu’il commença à peindre.

      Extrait de Louis David par Léon Rosenthal  – Source Archive.org

 

Le Sacre de Napoléon par Jacques-Louis David – Source Wikipedia

 

    • Delacroix …Cet homme si bien doué n’avait pu s’astreindre à étudier à fond les règles de la perspective ; comme Horace Vernet, il ne la pratiquait que de sentiment. C’est ce qui fut cause de l’insuccès de son tableau de Sardanapale, qui parut si choquant par l’absence de ces règles, tout en ayant de très belles parties. Dans ses tableaux, il avait recours à un perspecteur, son ébauche étant faite, ce qui parfois l’obligeait à de grandes modifications…
      Extrait de Lettres de Eugène Delacroix recueillies et publiées par Philippe Burty, tome second . Paris [1880] – Source Archive.org

 

La Mort de Sardanapale par Eugène Delacroix – Source Wikipedia

 

    • Millet attaquait son plafond dans son atelier. Daumier lui avait procuré un perspecteur. Cet auxiliaire passait plusieurs jours à Barbizon et mettait ses connaissances techniques en pratique. « Il a fallu, narrait Millet, coucher ma toile à plat pour faire le tracé de la balustrade de mon plafond. Nous avons travaillé le jour et une partie de la nuit, depuis lundi jusqu’à hier soir jeudi. J’étais bien patraque, mais j’ai fait autant que j’ai pu. »
      Extrait de  Millet raconté par lui même par Moreau-Nélaton, Étienne [1921] – Source gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France
    • Plus anciennement, Le Véronèse
      Les noces de Cana: Le beau palais où se donne ce splendide festin n’a jamais existé : toute cette noble et élégante architecture est de fantaisie. Benedetlo Caliari, frère du Véronèse, était son perspecteur et son architecte : il inventait et dessinait les fonds de ses tableaux…

      Extrait du Magasin pittoresque XLVII e année [1879] – Source Archive.org

 

    • Les noces de Cana par Paul Véronèse – Source Wikipedia

       

Le panorama de M. Hornor au Colosseum de Londres


Une immersion dans le XIXe siècle

Le panorama de M. Hornor au Colosseum de Londres


 

Detail from Rudolph Ackermann’s painting of 1829 Colosseum – Source Wikimedia Commons

 


 

… Le peintre Hornor avait fait construire, il y a quelques années, au-dessus du dôme de l’église de Saint-Paul, immédiatement au-dessous de la croix de fer, une espèce de cage, dans laquelle il travailla longtemps pour peindre de ce point, le plus élevé de Londres, le panorama de cette ville. Suspendu ainsi entre le ciel et la terre, l’artiste passa souvent les nuits dans ce singulier atelier, pour profiter de la clarté des premiers rayons du jour, qui lui permettaient d’apercevoir plus distinctement certains points ordinairement enveloppés de brouillards. Il mit une patience étonnante à peindre jusqu’aux objets les plus rapetissés par leur éloignement, et qu’il parvenait à découvrir, soit à la simple vue, soit à l’aide d’une lunette d’approche. Aussi, les toiles dont il s’est servi pourraient elles, dit-on, couvrir jusqu’à deux acres de terrain. Le diamètre du cercle que trace ce vaste panorama, le plus grand qu’on ait jamais entrepris de peindre, est de cent trente-quatre pieds, et sa hauteur, de la base jusqu ‘à l’imposte du dôme, n’est pas moindre de soixante pieds, ce qui donne une surface de vingt-quatre mille pieds carrés. L’extrémité inférieure est terminée par une bande de toile non peinte, de quatre mille pieds carrés environ, qui se resserre vers le centre. Le dôme en plâtre sur lequel le ciel est peint, peut avoir quinze mille pieds d’étendue , ce qui forme en tout une superficie de quarante mille pieds carrés de peinture.

Mais quelque prodigieuses que soient les dimensions de cet immense tableau, dit la Gazette de Londres de qui nous empruntons ces détails, c’est le moindre de ses mérites. Il serait impossible de rendre, par des paroles, l’impression du spectateur, lorsque, après avoir franchi l’escalier en spirale construit au centre du bâtiment, il entre dans la première galerie, et se trouve, tout-à-coup, en présence de ce grand spectacle. D’abord il ne peut croire que ce qu’il voit ne soit pas une scène réelle. On pourrait dire même que, sous un certain rapport, la copie surpasse le modèle. En effet, même dans les jours les plus beaux, et lorsque l’air a le plus de transparence, il est presque impossible que quelque partie du vaste horizon que l’oeil embrasse du faîte de Saint-Paul, ne soit obscurcie par des nuages , puisque cet horizon comprend une étendue de plus de cent vingt milles de pays; mais, dans le panorama, bien que l’atmosphère soit suffisamment vaporeuse, aucune partie du tableau n’est entièrement cachée ; et de tous les objets qu’on peut discerner de ce point de vue élevé, soit à l’oeil nu, soit à l’aide des lunettes, à peine pourrait-on découvrir un champ, un arbre ou une cabane, qui ne se retrouve reproduit avec une fidélité scrupuleuse. Cependant, telle est la parfaite harmonie, l’admirable ordonnance de l’ensemble, que ces détails minutieux, loin de nuire à l’effet général, contribuent puissamment à la magie de l’illusion.[…]

La gloire de l’invention doit être exclusivement attribuée à M. Hornor. La persévérance, le courage qu ‘il a montrés, tandis qu’il travaillait à ses tableaux dans une cage fragile, placée sur quelques pièces de bois minces et chancelantes, et élevées à une hauteur dont la pensée seule donne des vertiges, sont au-dessus de tout éloge. On sait combien peu il s’en est fallu qu’il ne tombât de cette immense élévation, sans que la chance d’une telle catastrophe ait pu le détourner de son entreprise. Non content de rendre avec une exactitude minutieuse les choses telles qu’elles lui apparaissaient, en s’aidant des instrument les plus parfaits, il visitait un à un les divers points de cette vaste scène, lorsqu’il lui restait quelque doute sur leur forme ou leur position. Quand il eut achevé la série de ces tableaux, il s’occupa de la construction du bâtiment qui devait contenir le panorama. M. Decimus Burton en fit l’entreprise, et M. Baber se chargea de préparer et de placer la toile sur laquelle les tableaux devaient être copiés. Nous avons déjà dit quelles étaient les dimensions de cette toile. Lorsqu’elle eut été fixée vers sa base, à trois pieds de distance de la muraille, M. Paris, qui s’est fait une réputation méritée, non seulement comme peintre, mais encore comme mécanicien, entreprit de transposer les tableaux de M. Hornor sur une échelle deux cent cinquante-six fois plus étendue. Il en traça d’abord les contours avec de la craie. C’était un travail difficile et qui exigeait une exactitude scrupuleuse. Il fut terminé au mois d’avril de l’année 1826, et M. Paris se mit alors à peindre à l’huile; mais comme un seul artiste ne pouvait suffire à cette prodigieuse entreprise, M. Hornor engagea plusieurs autres peintres à y coopérer. Cependant, quoique plusieurs d’entre eux fussent des gens de talent, comme ce genre de travail leur était absolument nouveau, le succès fut médiocre, et l’ouvrage allait lentement. Chaque artiste voulait que la partie du tableau dont il se chargeait fût la plus apparente , et se distinguât du reste. L’un d’eux, jaloux de montrer l’indépendance de son talent, fit suivre à la fumée de ses cheminées une direction diamétralement opposée à celle de son voisin ; tandis qu’un autre, passionné pour les idées originales, imaginait d’éclairer un édifice par un rayon de soleil qu’il faisait arriver du nord. Le résultat de toute cette confusion fut la nécessité de repeindre ou de réparer une grande partie de ce qui avait été fait. Enfin, M. Paris, aidé de quelques peintres en décors qui travaillaient sous ses ordres, se décida à se charger de l’entière exécution de ce travail, et la parfaite harmonie de son ensemble prouve qu’il a pris le bon parti.

A toutes les difficultés qu’offraient la perspective, l’ effet général, et la multiplicité des objets, il faut ajouter celle d’atteindre à toutes les parties de cette immense surface sans risquer, d’endommager les portions déjà peintes ; et c’est ici que les connaissances en mécanique de l’artiste lui ont été très-utiles. Tous les échafaudages, les ponts, les machines diverses dont il s’est servi, étaient de son invention. Quelquefois on l’a vu assis sur deux ou trois ais de sapin qui vacillaient à chacun de ses mouvements, ou bien il travaillait suspendu au plafond par des cordes qui le balançaient sans cesse dans les airs. Il faut avoir une tête bien forte, des nerfs bien solides pour conserver le libre usage de toutes ses facultés de corps et d’esprit, dans des situations dont les dangers n’étaient pas imaginaires; car, à deux reprises, M. Paris a fait des chutes qui auraient pu être mortelles, mais qui heureusement n’ont pas eu de suites très-fâcheuses. Enfin tout est maintenant consommé ou va l’être; et l’Angleterre tout entière peut en tirer quelqu’ orgueil, car il n’y a que dans ce pays où des entreprises aussi colossales puissent être exécutées par le zèle et les ressources de simples citoyens.

Texte extrait de la Revue Britannique, ou choix d’articles traduits des meilleurs écrits périodiques de la Grande-Bretagne / Tome 23e /Paris 1829 – Source gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France

 


 

Illustration extraite du livret: View of London and the surrounding country, taken with mathematical accurancy from an observatory purposely erected over the Cross of St Paul’s Cathedral By Thomas Hornor, London 1822 – Source Archive.org

Le ballet La Tempête à l’Opéra de Paris


Une immersion dans le XIXe siècle

Le ballet La Tempête à l’Opéra de Paris


 

Gravure extraite de l’illustration – Source gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France

 


Illustration extraite de l’ouvrage Magic stage illusions and scientific diversions /
compiled and edited by Albert A. Hopkins / London Sampson Low, Marston and Company Limited  1897
Source Archive.org

 

 


 

On a beaucoup parlé par avance du vaisseau qui figure au dernier tableau du ballet de M. Ambroise Thomas, et qui laisse loin derrière lui le célèbre navire du Corsaire et celui de l’Africaine qui jadis excitèrent beaucoup de curiosité. Ce n’étaient que jeux d’enfant auprès du vaisseau actuel qui est d’une dimension inaccoutumée au théâtre. En effet, il mesure 16 m. 5o de long, et il est entièrement gréé. C’est un véritable trois-mâts qui arrive du fond du théâtre, vire de bord, et s’avance comme apporté par le flot jusqu’au bord de la scène, en paraissant fendre les vagues. Des naïades, des fées de la mer, des génies gracieux semblent nager autour de la vaste et gracieuse nef qui porte à son bord une troupe d’esprits, harmonieusement groupés.
L’effet est réellement beau, et il fait honneur aux habiles machinistes de l’Opéra qui ont accompli un véritable tour de force en arrivant à faire mouvoir sur la scène une masse aussi énorme avec tant de hardiesse et de précision. Le […]  croquis de M. Schott représentant la carcasse du vaisseau vue de la scène, donne[nt] une idée fort exacte de ce vaisseau fantastique dont l’arrivée constitue un spectacle des plus séduisants et des mieux réussis.

 

Le texte et les illustrations sont extraits de l’hebdomadaire Le monde illustré No 1684 du 6 juillet 1889 – Source gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France

Le panorama de la bataille de Gettysburg par Paul Philippoteaux

 


Une immersion dans le XIXe siècle
Le panorama de la bataille de Gettysburg par Paul Philippoteaux


 

Paul Philippoteaux peignant le panorama consacré à la bataille de Gettysburg.

 

Paul Philippoteaux est le fils du peintre Félix Philippoteaux. Après avoir fréquenté le collège Henri-IV, il étudie à l’École des Beaux-Arts de Paris, prolonge sa formation dans l’atelier de son père, puis dans ceux de Léon Cogniet et d’Alexandre Cabanel.

En collaboration avec son père, il s’est intéressé à la peinture de panoramas et ont créé ensemble La défense du fort d’Issy en 18712, tableau encore appelé La défense de Paris. Dans les années 1870, il réalise des illustrations pour différents auteurs dont notamment Michel Masson, François Guizot, Alphonse Daudet et Jules Verne. Pour ce dernier, il travaille sur un roman, Hector Servadac (1877), et deux ouvrages historiques : Découverte de la Terre (1878) et Les Grands Navigateurs du XVIIIe siècle (1879).

Le chef-d’œuvre de l’artiste est sans doute le Panorama de Jérusalem au moment de la crucifixion du Christ. Ce panorama, le plus grand cyclorama peint du monde, de 14 mètres sur 100, a été réalisé à la fin des années 1880 à Chicago, sur la base d’esquisses de Bruno Piglhein (auteur d’un autre panorama sur le même thème exposé à Munich et aujourd’hui disparu), puis apporté sur son lieu d’exposition à Montréal. Il est exposé aujourd’hui à Sainte-Anne-de-Beaupré, au Québec toujours. Ces œuvres de peinture panoramiques rencontraient alors un certain succès, même si elles étaient concurrencées par les dioramas imaginés par Louis Daguerre.

En 1879, des investisseurs de Chicago lui avaient commandé un autre panorama, consacré à la bataille de Gettysburg. En avril 1882, il passe plusieurs semaines sur les lieux de la bataille qu’il dessine et photographie. Il étudie longuement les descriptions du combat et interroge des survivants, dont les généraux Winfield Scott Hancock et Oliver Otis Howard, de l’Armée de l’Union, ou encore Abner Doubleday. Un photographe local, William H. Tipton, crée une série de photographies panoramiques prises à partir d’une tour en bois érigée le long de l’actuelle Hancock Avenue. Ces photos, collées les unes à côté des autres, constituent la base de la composition. Philippoteaux engage ensuite une équipe de cinq collaborateurs, dont son père jusqu’à sa mort, pour créer l’œuvre finale. Il lui faut plus d’un an et demi pour mener à bien cette réalisation. La peinture fait plus de cent mètres de long et pèse environ 3 tonnes. […]

Texte et photographie  extraits de Wikipedia


 

 

(Fusion entre décor et peinture)

 

 

Illustrations extraites de l’ouvrage Magic stage illusions and scientific diversions / compiled and edited by Albert A. Hopkins / London Sampson Low, Marston and Company Limited  1897 – Source Archive.org

Le Globe Terrestre de MM. Villard et Cotard


Une immersion dans le XIXe siècle

Le Globe Terrestre de MM. Villard et Cotard

Cette page fait suite à l’article: Le Grand Globe Céleste de M. Reclus (http://www.surrealites.com/?p=5890)


 

 

Illustration extraite de l’hebdomadaire Le journal de la jeunesse / deuxième semestre 1889 – Source Archive.org

 


 

 

… Un tel globe présentera […] un véritable intérêt géographique; mais il n’aura pas moins d’utilité à beaucoup d’autres points de vue. On y verra figurer les chemins de fer, multipliant leurs lignes, dans les pays les plus prospères, et étendant leurs grandes voies intercontinentales à travers des contrées encore à peine acquises à la civilisation; les parcours des grandes Compagnies de navigation reliant, presque avec la même vitesse, les continents à travers les mers, et, enfin, les lignes télégraphiques, qui unissent les points les plus éloignés du globe par leurs communications instantanées. Cette vue d’ensemble donnera la mesure de l’immense travail accompli pendant ce siècle, qu’illustrent les plus étonnantes conquêtes de la science, et montrera, en même temps, l’étendue des contrées qui attendent encore les bienfaits de la civilisation. Rien ne saurait à un aussi haut degré, provoquer l’ardeur des découvertes nouvelles et des entreprises hardies.[…]

Que d’explications frappantes, que de conférences intéressantes, la vue de ce globe permettra de faire sur les climats, sur les explorations entreprises dans tous les pays, sur les moyens de les réaliser, en un mot, sur toutes les conquêtes progressives de la science et de la civilisation […]

Extraits du Projet de globe terrestre au millionième, présenté par MM. Th. Villard et Ch. Cotard. 1888 – Source gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France


 

La  construction d’un globe terrestre n’est certes pas une idée nouvelle; mais un globe au millionième, c’est-à-dire mesurant quarante mètres de circonférence, constitue une oeuvre unique en son genre, qui mérite d’attirer la curiosité du public et tout particulièrement l’attention du monde savant. […]

Le globe a 40 mètres de circonférence, soit un diamètre de 12m 732. Il tourne autour de son axe vertical; à cet effet, il est muni d’un pivot situé à lm50 au-dessus du centre du globe. […] L’ossature du globe est toute en fer; elle est constituée par 20 demi-méridiens réunis entre eux par 5 cercles parallèles en cornières […].

Surface du globe. — La surface de la sphère est constituée par la juxtaposition de 585 panneaux, tous bombés uniformément suivant la surface sphérique de 6m 366 de rayon, découpés par trapèzes curvilignes dont deux côtés sont des méridiens et les deux autres des parallèles. Ces panneaux présentent dix types différents. […]  Le gabarit de chaque panneau a été exécuté d’après un tracé fait sur une planche sphérique, avec la plus grande exactitude. Chaque panneau se compose d’un carton enduit d’un mélange de blanc de Meudon et de colle de peau. Les cartons sont fabriqués dans des moules sphériques en plâtre. L’enduit, de 3 à 4 millimètres d’épaisseur, est mis en plusieurs couches, traîné avec un gabarit sphérique, séché à l’étuve, puis poncé. Cette fabrication, qui semble, au premier abord, assez simple, a cependant exigé de très grands soins de la part de M. Ikelmer auquel cette partie de travail a été confiée. Les cartons sont ensuite découpés sur gabarits, puis fixés sur des cadres en bois, qui viendront se visser, à leur tour, sur les fourrures garnissant les méridiens […]

Le globe est peint à l’huile. Cette peinture est appliquée directement sur les panneaux avant le montage. En outre de la représentation des continents, du relief du sol et des cours d’eau, on y verra figurer les chemins de fer, les lignes de navigation, les câbles sous-marins, les profondeurs de la mer, les courants, le tracé des voyages des explorateurs célèbres, etc.

Pour donner une idée de la précision et du soin apportés dans l’exécution de ce travail, nous allons suivre dans leur ordre les différentes opérations qu’il a fallu effectuer:
On a d’abord établi, sur papier calque, la maquette correspondante à chaque panneau, maquette dressée avec les meilleures cartes et les documents les plus récents que possède la science géographique. Pour tenir compte de la sphéricité des panneaux, les papiers calques étaient tendus sur des planches courbes, ce qui leur faisait subir un véritable emboutissage. Ces planches sphériques servaient de planches à dessin; on y traçait le contour et la division en degrés, qui permettait de faire très exactement la mise à l’échelle du millionième.

La maquette terminée, on décalquait sur le panneau, à l’aide de papiers gras de différentes couleurs, les contours des continents, les fleuves, les montagnes, etc.

C’est sur ce canevas, ainsi reproduit par décalque sur les panneaux, que les peintres sont venus exercer leur talent, s’ingéniant à rendre sensible à l’oeil du spectateur, par des effets d’ombre et de lumière, les reliefs de notre planète, faisant ressortir par des teintes claires les hauts plateaux et accusant par des tons vigoureux les profondes vallées, tout en conservant à chacune son importance relative et gardant pour chaque région la nuance qui convient à son aspect général. L’ensemble des tons a été des plus heureux, empreint d’une certaine fraîcheur qui plaît à l’oeil et l’impressionne agréablement. […]

Le pavillon qui abritera le globe est situé du côté de l’avenue de Suffren, entre le Palais des Arts Libéraux et le Palais des Enfants. Il se compose de six fermes en fer d’une extrême légèreté, réunies par des poutres et pannes également métalliques (fig. 1). Trois cours de sablières en tôle et cornières, disposées en hélice, servent d’entretoises et de supports à une galerie hélicoïdale intérieure ingénieusement disposée pour permettre aux visiteurs de voir toutes les parties du globe, en descendant en pente douce depuis la tribune jusqu’à la fosse inférieure au-dessous du pôle antarctique. Les fermes sont munies de consoles portant l’hélice intérieure. Ces fermes s’appuient sur un anneau d’assemblage en tôle et cornières surmonté d’un lanterneau.
Les façades du bâtiment sont construites en pans de bois avec grandes fenêtres descendant jusque sur la murette du soubassement. […]

C. JUNG,
Ingénieur des Arts et Manufactures,

Le texte et l’illustration sont extraits de la revue Le génie civil / Tome XIV / No 25 du samedi 20 avril 1889 – Source gallica.bnf.fr / Ecole nationale des ponts et chaussées


 

Les aérostats dirigeables


Une immersion dans le XIXe siècle

Les aérostats dirigeables

Cette page fait suite à l’article: Le grand ballon captif de M. Giffard (http://www.surrealites.com/?p=5798)


[…] Les habitants de Paris, étroitement bloqués par les Prussiens, dans leur enceinte de pierre, et privés de tout moyen de sortie par les routes de terre ou de rivière, n’eurent, pendant de longs mois, d’autre moyen de communiquer avec le reste de la France que la voie de l’air et l’expédition de ballons montés. Mais il aurait fallu pouvoir diriger à son gré les globes aérostatiques, pour les lancer hors de la ville assiégée, et les faire revenir ensuite, par la même voie, à leur point de départ.
On se flatta, pendant les premières semaines du siège, que le ballon dirigeable allait surgir, et donner le moyen d’arracher la garnison et les habitants de la capitale à leur désastreux isolement. Quand on se rappelait que depuis la fin du dernier siècle, mille cerveaux s’étaient mis en ébullition à la poursuite de cette idée […]

Hélas! quelle déception ! quelle amère et triste dérision ! De tous ces hommes qui, depuis si longtemps, fatiguaient le public, l’Académie et les Sociétés savantes de leurs élucubrations, aucun ne put produire le plus faible échantillon de son savoir, ni de son pouvoir. Pendant les premiers mois du siège de Paris, l’Académie des sciences, ainsi que les comités scientifiques […] furent, il est vrai, assaillis de toutes sortes de projets de navigation aérienne […] Mais aucun de ces projets ne contenait une idée sérieuse.[…]

Il fallut donc renoncer à l’espoir de faire partir de Paris des ballons dirigeables, la seule chance de salut qui restât aux assiégés. On dut se borner à organiser les départs de ballons, que l’on lançait quand le vent était favorable. Montés par un homme déterminé, les aérostats s’en allaient, à la garde de Dieu, tombant tantôt dans les lignes prussiennes, tantôt dans des localités sûres, d’autres fois, hélas! allant se perdre dans la mer. Il en est plus d’un dont le sort est resté un secret entre Dieu et les infortunés passagers. […]

C’est à la gare d’Orléans que fut établi, sous la direction d’Eugène Godard, le premier atelier pour la construction des ballons. La gare du chemin de fer du Nord servit bientôt au même travail, sous la direction de MM. Yon et Camille d’Artois. Pendant le siège, toutes les gares de chemins de fer étaient nécessairement vides. Ces immenses espaces reçurent les ouvriers chargés de la construction des ballons, et servirent de magasins pour ces énormes globes de soie, au fur et à mesure de leur fabrication. […]

 

Le fonctionnement certain et facile de la poste aérienne avait été démontré par les quatre premiers voyages exécutés dans le premier mois du siège. C’est le 7 octobre que commença la série des ascensions avec des ballons neufs. La première devait laisser un grand souvenir dans l’histoire de la guerre francoallemande. C’est, en effet, le7 octobre 1870, que Gambetta, Ministre de l’intérieur, quitta Paris, en ballon, pour aller organiser en province la défense nationale. […] 51 ballons ont enlevé dans les airs 64 aéronautes, 91 passagers, 363 pigeons voyageurs, et 9 000 kilogrammes de dépêches, représentant à peu près 3 millions de lettres particulières. Sur ce nombre considérable d’aérostats, cinq seulement tombèrent au pouvoir des Allemands. Deux se sont perdus en mer corps et biens.[…]

 

Pendant que ces événements se poursuivaient, les ingénieurs retenus dans la capitale continuaient leurs recherches pour la construction d’un appareil aérien dirigeable. […]

Dupuy de Lôme, l’ingénieur éminent à qui la France doit la création des bâtiments cuirassés, s’occupait, depuis l’investissement de Paris, à essayer de construire un aérostat dirigeable. Lorsqu’il en communiqua les plans à l’Académie, ce corps savant en comprit toute la valeur, et demanda au gouvernement les fonds nécessaires pour parachever l’édifice aérostatique commencé par Dupuy de Lôme. Le célèbre ingénieur de marine avait construit un aérostat de soie vernie, d’une forme ovoïde allongée. […] L’appareil chargé d’imprimer le mouvement à l’équipage aérien, était fixé à la nacelle du ballon. Mais quel était ce moteur? Une simple hélice, de 8 mètres de diamètre. Un travail de 30 kilogrammètres, exécuté par cette hélice, devait produire une vitesse de deux lieues à l’heure, dans une direction voulue. Quelle faible idée cela ne donne-t-il pas des ressources dont aurait disposé l’esquif aérien!

« En présence de cette puissance motrice, disait Dupuy de Lôme, il m’a paru avantageux de ne pas recourir à une machine à feu quelconque, et d’employer simplement la force des hommes. Quatre hommes peuvent sans fatigue soutenir pendant une heure, en agissant sur une manivelle, le travail de 30 kilogrammètres, qui n’exige de chacun d’eux que 7 kilogrammètres, 5. Avec une relève de deux hommes, chacun d’eux pourra travailler une heure, se reposer une demi-heure, et ainsi de suite, pendant les dix heures du voyage. »


Le ballon était pourvu d’un gouvernail placé à l’arrière, afin de pouvoir s’orienter. Le gaz adopté n’était pas l’hydrogène, mais simplement le gaz d’éclairage. L’aérostat adopté par Dupuy de Lôme différait peu de celui qui avait été expérimenté, en 18o2, par Giffard. […] Giffard avait osé emporter au sein des airs une machine à vapeur, tandis que Dupuy de Lôme craignant, non sans raison d’ailleurs, la présence d’un foyer dans le voisinage d’un gaz inflammable, s’était contenté de la force des hommes. Il est probable que l’appareil de Dupuy de Lôme, ne disposant que de la force humaine, serait resté insuffisant pour réaliser la direction, s’il avait eu à lutter contre la plus faible brise.

Dans tous les cas, on n’eut pas à s’en assurer pendant le siège, car les travaux pour la construction de l’aérostat ayant traîné en longueur, la guerre se termina avant que l’appareil de Dupuy de Lôme pût s’élancer dans les airs, et montrer sa valeur.
Après la guerre, Dupuy de Lôme continua ses études sur son aérostat dirigeable. Il en fit l’expérience défînitive, le 2 février 1871, après l’armistice. […] La forme de ce ballon, comme le montre la figure 511, est celle d’un oeuf ou d’un ellipsoïde allongé. Sa longueur est de 36 mètres, son plus grand diamètre de 14 mètres, et son volume de 3 430 mètres. Il est porteur d’une nacelle de 6 mètres de long, et de 3 mètres de large, au maximum. Cette nacelle est munie d’une hélice à deux pas seulement; le diamètre de cette hélice est de 9 mètres et son pas de 2 mètres.

Pour prévenir les déformations du ballon qui amèneraient une application défavorable de la poussée de l’air, on maintient son volume invariable en plaçant à son intérieur, comme l’avait fait Meunier, dès l’année 1786, un petit ballon, ou ballonnet., que l’on pouvait gonfler à volonté en injectant de l’air dans sa capacité, au moyen d’une pompe à air.

L’aérostat est entouré de deux filets : le filet porteur de la nacelle, et le filet dit des balancines, qui a pour but de maintenir la stabilité constante de la nacelle, quelle que soit l’inclinaison que le vent imprime à l’aérostat, ou du moins si cette inclinaison ne dépasse pas 20° ce qui n’est pas à prévoir. L’hydrogène pur, et non le gaz d’éclairage, fut employé dans cette expérience, pour remplir le ballon; ce qui lui donnait une puissance ascensionnelle considérable, sans exiger un grand volume. Le gaz hydrogène avait été obtenu par l’action de l’acide sulfurique étendu sur la tournure de fer.

Le moteur employé pour faire agir l’hélice était, avons-nous dit, la force humaine. Le ballon s’élança, par un vent assez fort. Quatorze personnes le montaient : Dupuy de Lôme ; M. Yon, expert en aérostation; M. Zédé, capitaine de frégate ; plus trois aides et huit hommes d’équipage, employés à faire mouvoir l’hélice. Le poids total du ballon et de son chargement, y compris les quatorze passagers et 600 kilogrammes de lest, était de 3 800 kilogrammes.
Le but de l’ascension, c’était de s’assurer si l’aérostat obéirait à l’action de l’hélice et du gouvernail, dans le sens voulu et prévu.

Voici, d’après le mémoire de l’auteur, ce qui fut obtenu. Dès que l’hélice était mise en mouvement, l’influence du gouvernail se faisait sentir, et l’aérostat suivait une direction qui, calculée sur la direction du vent, prouvait que le ballon avait un mouvement propre. La vitesse de ce mouvement propre aurait été, selon Dupuy de Lôme, de 40 kilomètres par heure, c’est-à-dire à peine le double de la marche d’un homme à pied, vitesse bien médiocre, on le voit. […] La descente se fit avec une facilité extraordinaire, sans secousse, ni trainée sur le sol. La stabilité de la nacelle fut le fait le plus remarqué. Les oscillations du ballon ne se transmettaient aucunement à la nacelle. Pendant toute l’ascension, on pouvait aller et venir sur ce plancher mobile, comme sur la terre ferme. […]

La seule critique à adresser à l’appareil dirigeable proposé par Dupuy de Lôme s’applique au genre de moteur adopté par lui. On ne peut se contenter de la simple force de l’homme, embarqué comme agent moteur. La force humaine opposée à la puissance du vent, c’est la mouche qui voudrait braver la tempête. Un tel moyen a pu suffire pour les premières manoeuvres d’essai de l’aérostat de Dupuy de Lôme, mais il serait impossible de se contenter d’un tel agent de force. Il faut emporter dans les airs un moteur digne de ce nom.

 


 

Après la belle tentative de Dupuy de Lôme, […] est venue l’entreprise, très originale, due à MM. Gaston et Albert Tissandier, d’appliquer le moteur électrique à la propulsion des ballons. […]

La découverte de l’accumulateur électrique par M. Gaston Planté, et les applications qu’avait déjà reçues la pile secondaire, donnèrent l’idée à MM. Gaston et Albert Tissaadier d’appliquer à la marche des aérostats les accumulateurs, qui, sous un poids relativement faible, emmagasinent une grande somme d’énergie. Une pile accumulatrice actionnant une petite machine dynamo-électrique, attelée à l’hélice propulsive d’un aérostat, offre certains avantages. Le moteur électrique fonctionnant sans aucun foyer supprime le danger du voisinage du feu sous une masse d’hydrogène, si l’on emploie une machine à vapeur. Son poids est constant ; car il n’abandonne pas à l’air, comme la chaudière à vapeur, des produits de combustion, qui délestent sans cesse l’aérostat, et tendent à le faire élever dans l’atmosphère. Enfin, il se met en marche ou s’arrête avec une incomparable facilité, par un simple commutateur.

Le mignon aérostat que M. Gaston Tissandier avait construit, pour servir de modèle, et que l’on voyait à l’Exposition d’électricité de 1881, était de forme allongée, et se terminait par deux pointes. Il n’avait que 3m, 50 de longueur, sur 1m,30 de diamètre, au milieu. Le volume total de cet engin n’était que 2 200 litres environ. Gonflé d’hydrogène pur, son excédent de force ascensionnelle n’était que de 2 kilogrammes. […]

MM. Gaston et Albert Tissandier n’avaient, disons-nous, présenté à l’Exposition d’électricité de 1881, qu’un diminutif de ballon, un simple modèle. En 1883, ils construisirent un aérostat de dimensions suffisantes pour emporter deux personnes ; et le 8 octobre ils procédaient à l’expérience du nouveau véhicule aérien.
L’aérostat électrique dirigeable de MM. Gaston et Albert Tissandier, que représente la figure 512, a la même forme que ceux de GifTard et de Dupuy de Lôme, c’est-à-dire la forme ellipsoïde. Il a 28 mètres de longueur, de pointe en pointe, et 9m, 20 de diamètre au milieu. La forme allongée en fuseau est, paraît-il, la plus convenable pour vaincre la résistance de l’air. Il est muni, à sa partie inférieure, d’un cône d’appendice, terminé par une soupape automatique. […]

 

Ainsi, le poids du matériel fixe est de 704 kilogrammes, auxquels il faut ajouter les poids des deux voyageurs, avec instruments (150 kilogrammes), ainsi que le lest enlevé (386 kilogrammes). En tout, 1 240 kilogrammes. […]

Nous représentons dans la figure 514 la pile au bichromate de potasse qui produisait le courant électrique. […] Elle pesait 56 kilogrammes. On voit cette machine […], sur la figure 514. […] La pile est au fond de la nacelle.

Le 8 octobre 1883, le gonflement du ballon s’effectua en moins de 7 heures. A 3 heures 20 minutes, les voyageurs aériens s’élevèrent lentement, par un vent faible de E.-S.-E. A 500 mètres de hauteur, la vitesse de l’aérostat était de 3 mètres par seconde (1 kilomètre par heure).
Quelques minutes après le départ, la batterie de piles fonctionna. […]  Au-dessus du bois de Boulogne, quand le moteur fonctionnait à grande vitesse, la translation devint appréciable : on sentait un vent frais, produit par le déplacement de l’aérostat. Quand le ballon faisait face au vent, sa pointe de l’avant étant dirigée vers le clocher de l’église d’Auteuil, voisine du point de départ, il tenait tête au courant aérien et restait immobile. Malheureusement les mouvements ne pouvaient être maîtrisés par le gouvernail. En coupant le vent dans une direction perpendiculaire à la marche du courant aérien, le gouvernail se gonflait, comme une voile, et les rotations se produisaient avec beaucoup plus d’intensité. Le moteur ayant été arrêté, le ballon passa au-dessus du mont Valérien. Une fois qu’il eut bien pris l’allure du vent, on recommença à faire tourner l’hélice, en marchant avec le vent. La vitesse de translation s’accéléra alors ; l’action du gouvernail faisait dévier le ballon à droite et à gauche de la ligne du vent. La descente s’opéra à 4 heures 1/2, dans une grande plaine avoisinant Croissy-sur- Seine. L’aérostat resta gonflé toute la nuit, et le lendemain il n’avait pas perdu de gaz. […]

 


 

Après l’aérostat dirigeable de MM. Gaston et Albert Tissandier, est venu un appareil à peu près semblable, mais qui a fait beaucoup plus de bruit dans le monde scientifique et extra-scientifique. Nous voulons parler de l’appareil de deux capitaines de Meudon, MM. Renard et Krebs.[…]

 

C’est le 9 août 1884 que l’aérostat de l’Ecole de Meudon s’élevait dans les airs, poussé par un moteur électrique. Il monta, par un temps calme, à une hauteur de 300 mètres environ.[…]

Le voyage aérien du 9 août 1884 a été raconté par les voyageurs eux-mêmes, dans une communication faite à l’Académie des sciences, dans la séance du 18 août. Nous croyons devoir citer textuellement ce récit: « A 4 heures du soir, disent les auteurs, l’aérostat de forme allongée, muni d’une hélice et d’un gouvernail, s’est élevé, en ascension libre, monté par MM. le capitaine du génie Renard, directeur des ateliers militaires de Chalais, et le capitaine d’infanterie Krebs, son collaborateur depuis six ans. Après un parcours total de 7 kilomètres 600 mètres, effectué en vingt-trois minutes, le ballon est venu atterrir à son point de départ, après avoir exécuté une série de manoeuvres avec une précision comparable à celle d’un navire à hélice évoluant sur l’eau. La solution de ce problème, tentée déjà en 18oo, en employant la vapeur, par H. Giffard, en 1872 par M. Dupuy de Lôme, qui utilisa la force musculaire des hommes et enfin l’année dernière par M. Tissandier, qui le premier a appliqué l’électricité à la propulsion des ballons, n’avait été jusqu’à ce jour que très imparfaite, puisque dans aucun cas l’aérostat n’était revenu à son point de départ.[…]

 


 

Après toutes ces descriptions d’appareils et ces récits, il faut conclure. Au point de vue purement mécanique, l’appareil produisant la direction des ballons nous paraît acquis, grâce aux capitaines Renard et Krebs, qui ont fait une heureuse synthèse des dispositions imaginées et employées avant eux par Giffard, Dupuy de Lôme et les frères Tissandier. Mais il importe de poser des réserves. Il importe de dire que, si l’appareil directeur est trouvé, le moteur est encore à découvrir, et que, par conséquent, le problème général de la direction des aérostats n’est point résolu.
En effet, qu’on le comprenne bien, le moteur qui actionne le ballon n’est toujours qu’un moteur dynamo-électrique, animé par une pile voltaïque. […] Le courant dure à peine 3 à 4 heures. Au bout de ce temps, toute action s’arrête : il faut descendre. […] Peut-on prendre au sérieux une puissance motrice qui dure si peu de temps? […]  A ce point de vue, le moteur de Dupuy de Lôme, qui consistait simplement dans les bras de quelques ouvriers embarqués avec l’aéronaute, était supérieur au moteur électrique, simple jouet qui s’arrête, épuisé, au bout de quelques heures. Si donc l’appareil directeur des ballons est aujourd’hui trouvé, le moteur fait encore défaut, et c’est vers cet objet que devront se diriger les efforts des inventeurs.
Selon nous, un seul moteur répondrait aux conditions du problème, c’est-à-dire donnerait à la fois puissance et durée : c’est la machine à vapeur. Mais, dira-t-on, une machine à vapeur placée dans le voisinage d’un gaz inflammable, c’est un feu qui flambe près d’un baril de poudre. Nous en convenons ; mais nous savons que la chose est possible, car elle a été réalisée une fois. Personne n’ignore qu’en 1832, Giffard, avec le courage et la témérité de la jeunesse, osa
s’élancer dans les airs, sur un ballon à gaz hydrogène, qui emportait une machine à vapeur. Giffard prouva ainsi que la tentative est possible, puisqu’il sortit sain et sauf de ce périlleux essai. Il a tracé la route à ceux qui, venant après lui, et trouvant la science armée de moyens nouveaux et plus puissants, oseront attacher aux flancs d’un réservoir de gaz hydrogène un foyer en activité. […]

En Allemagne, on a proposé un aérostat mû par la vapeur, dont nous mettons la vue pittoresque sous les yeux de nos lecteurs (fig. 521). Le ballon à vapeur de M. Wolfert, dit M. S. de Drée, dans un article publié par le journal Science et Nature (1), diffère de celui des aéronautes français en ce que l’hélice de propulsion, au lieu d’être placée sous le ballon, est montée à l’avant dans un cadre en bois où elle reçoit directement du moteur à vapeur son mouvement de rotation. […]

 

 

M. Gabriel Yon, qui fut le compagnon de Giffard dans beaucoup de ses ascensions et son constructeur préféré, a donné en 1886 le plan d’un aérostat à vapeur, qui n’a pas été exécuté, mais qui mérite de figurer ici. Nous en donnons le dessin dans la figure ci-dcssus. […]

 

Le texte et les gravures sont extraits des merveilles de la science / Description des inventions scientifiques depuis 1870 par Louis Figuier – (supplément) / Librairie Furne / Jouvet et Cie éditeurs Paris – Source Archive.org

 


 

[…] C’est une révolution, dit M. Raoul Frary, le monde va être transformé. Remarquez d’abord que, pour la vitesse, la navigation aérienne l’emporte autant sur le chemin de fer que le chemin de fer sur la diligence. Bon gré, mal gré, il faut reprendre le banal cliché et lui donner un nouveau sens: c’est seulement aujourd’hui que les distances sont supprimées. Le tour du monde en quatre-vingt jours ne sera plus qu’une vieillerie dont on rira. Après tout, ce ce n’est pas une si grande merveille que ces chemins de fer ! Il fallait tant d’argent pour les construire, tant de charbon pour alimenter les machines. Point d’imprévu d’ailleurs: de grandes lignes inflexibles qui vous mènent toujours au même endroit, qui ne vont que dans les pays riches, que peut couper un accident, un crime, une guerre. Nous sommes à la merci des ingénieurs et des financiers. Il suffit d’une montagne trop haute, d’un fleuve trop large, d’un désert trop aride pour qu’on recule devant la dépense trop forte et le trafic trop maigre.

Les ballons vont partout; ils n’ont besoin ni de rails ni de travaux d’art. En peu d’années l’exploration du monde sera terminée. On visitera le pôle Nord, comme l’avait rêvé ce pauvre Gustave Lambert; on traversera le Sahara en quelques heures, comme Jules Verne l’imaginait pour amuser les enfants de tout âge. L’atmosphère est un océan dont la terre entière est le rivage. On partira d’où l’on voudra; on débarquera partout. Les missionnaires tomberont du ciel chez les sauvage, s’il en reste.

Le rêve des philosophes va s’accomplir: les frontières seront supprimées. Quel peuple pourra encore fermer ses ports, s’entourer d’un cordon de douaniers et de gendarmes, tenir à distance la civilisation, le progrès, la liberté ?
Ce sont les idées et les moeurs qui subiront la révolution la plus profonde: on n’agrandit pas l’empire de l’homme sans élargir son esprit. Quand les mortels commencèrent à se hasarder sur la mer, leur horizon intellectuel, jusque là borné et immobile, se déchira soudain. La vapeur accomplit en ce moment sous nos yeux une transformation pareille, dont nous avons à peine conscience. Les générations se succèdent et ne se ressemblent pas. Nos fils riront de l’étroitesse de nos vues.[…]

Extrait de l’ouvrage Les aérostats dirigeables, leur passé, leur présent, leur avenir par B. de Grilleau / E. Dentu, libraire-éditeur / Paris 1884 – Source Archive.org